Archives

Kass pa la tète, ta giny mal de tête

Expression et identité

Les Deux Mondes Éditions a sauvé de l’ignorance et de l’oubli un livre du présent qui devait paraître ailleurs mais qui a été bordé, jugé par d’autres comme trop marginal, ou alors comme trop dangereux. C’est avec l’aide de fonds publics et privés (200 souscripteurs) que "Cafre Amnési, Cafrine Symboli", une pièce de théâtre rédigée par Christian Jalma dit Pink Floyd, arrive à paraître finalement, comme prévu avec des photos de Karl Kugel et des dessins de Dominique Ficot. Rencontre avec le livre, hier matin à Lerkà (Jeumont), lieu même de sa rédaction. (Toute faute d’orthographe dans cet article ne doit pas étonner le lecteur)

« Mon personnage vit le mot et ne le parle pas. Mon personnage ne panse pas en français, il est dans un système économique et social français, mais il est perdu là-dedans. Le texte à première vue pourrait être pris pour du français, or s’en est pas ». Et ce n’est pas la peine de surligner en rouge la parole de Christian Jalma, elle est marquée par l’absance de norme, sinon la sienne. Pascale David, éditeur, écrit : « La parole de Christian Jalma - infidèle à lui-même, mécréant à lui-même - est encore sourde à la différence entre le masculin et le féminin, le pluriel et le singulier, l’esseulement et l’accompagnement ».
Feuilletant le livre, elle montre par exemple l’absence des "s", marquée par un espace typographique dans le texte. C’est parce que Jalma ne s’accorde pas. Quand il écrit absance, c’est avec un "a". Seul l’autre, celui qui vit avec des normes dans sa tête, y voit des fautes administratives.

« Le créole, c’est un bluff »

"Cafre Amnési, Cafrine Symboli" est une pièce de théâtre, précise l’auteur, où il n’y a « pas d’intrigue, pas de commencement, pas de fin, pas de dialogue, sinon c’est pas la peine que j’écris ». Les pages ne sont donc pas numérotées. Christian Jalma se joue des conventions, il brise les règles et l’ordre du temps. Ce livre a été écrit en 1998, il est une suitation des "Testaments du Vent" (publiés en 2000), où quatre esclaves quittaient la Plaine des Cafres pour aller au Barachois, écouter Sarda Gariga annoncer la liberté.
"Cafre Amnési, Cafrine Symboli" se situe une heure après : quand la liberté est donnée. Dès lors, « personne ne se parle plus entre eux. Car la liberté de Sarda n’est pas conforme aux Africains, leurs conceptions n’étaient pas la même. L’amnésie qui nous touchent encore aujourd’hui a commencée il y a 150 ans ». Les personnages ne parlent pas entre eux, mais ils s’expriment et il est prévu d’enregistrer la pièce en quatre parties sur bande sonore.
Avant d’aller vous plonger dans la lecture de Pink Floyd, il est bon de remettre en cause quelque conception de base, des clefs pour saisir son discours.
« Le créole c’est un bluff », nous explique-t-il : « Le mot créole est lié au système économique, les Créoles ce sont les premiers colons, ceux qui sont venus ici pour rendre la France plus riche, plus grand. Zot lé lié avec une valeur de grandeur, et ils parlaient français. Pas créole. Il y a peu de vieilles familles créoles, et ils parlent pas comme moi le petit nègre. Jules Hermann croyait un monde créole, la Lémurie, avec des géants. C’est ça le monde créole aussi pour moi : construire quelque chose, inventer. Or en ce moment nous l’est dans la Négression ».

Vivre le mot et pas seulement le penser

« Moi, dit Christian Jalma, (voir notre photo) je ne suis pas africain, pas créole, pas métissé. Non je ne suis pas métissé parce que le seul fait d’être métissé impliquerait d’avoir 5 ou 6 bibliothèques chez soi… Le métissé doit pratiquer les cinq religions. Sinon c’est pas le métissage. Il faut vivre le mot et pas seulement le penser. Quel métissage ? Quand le kaf renie le passé de kaf, pour se dire métissé.
Ecrire c’est ouvrir des portes, c’est là que moi je deviens dangereux. Car je sais que le peuple kaf n’existe pas dans le monde. Nous pensons que c’est un peuple, mais c’est une injure. Kaf, kafir, ça vient de l’arabe qui veut dire mécréant, infidèle, et Ben Laden l’a utilisé en 2001 lors des attentats, pour désigner les Américains. Aujourd’hui les Kaf, c’est pas nous, c’est les Américains. Voilà pourquoi Cafre Amnési.
Et Cafrine Symboli parce que aujourd’hui toutes les jeunes filles sont déshabillées en première page, elles s’oublient, elles ne sont plus que des corps symboliques, il n’y a pas de travail sur la beauté, seulement le corps. Symboli ça veut dire publicité. Et je dénonce cela, car tant que ces personnes sont amnésie, je le suis aussi »
.
Certains disent que Christian Jalma est un grand politicien, lui préfère se protéger en disant que sa réflexion est de l’ordre de l’utopie.

« Christian Jalma interroge ce que parler veut dire »

Karl Kugel admire ce travail car, selon lui, « Jalma interroge sur ce que parler veut dire, il exprime la violence symbolique des choses, l’autre violence qui n’est pas physique mais qui peut détruire une communauté de manière plus radicale. C’est cette idée que parler veut dire quelque chose qui nous dépasse. Cette violence inouïe, cette tension du monde social, profondément vraie, on ne peut l’aborder qu’avec la poésie ».
Pink Floyd veut aussi montrer « qu’il faut cesser de copier, s’acculturer, copier s’acculturer, que si quelqu’un ne rêve pas il est mort, que la vie c’est pas le corps, c’est le rêve ».
Deux autres personnes ouvrent les portes de cet espace du rêve avec Christian Jalma : Dominique Ficot et Karl Kugel ont glissé dans les interstices de sa parole « des images en lien avec le texte », nous dit Karl Kugel. Sauf que « comme l’écriture de Jalma n’est pas une vraie narration, l’image n’a pas un rapport d’illustration du texte. Les images sont aussi faîte pour communiquer, comme une extension du discours ».
Christian Jalma pourrait d’ailleurs présenter bientôt des performances, pour jouer cette pièce avec une installation scénographique.



Un message, un commentaire ?