APE : alerte générale sur les emplois à La Réunion, résultat de l’aliénation
9 juin, parRisque d’anéantissement des emplois liés à la production de richesses à La Réunion
18 juillet 2007

Le site Afrik.com a consacré une longue interview de la chanteuse de l’île Bourbon. Nous en reproduisons de larges extraits ci-dessous.
Elle chante pieds nus, et parfois, fermant les yeux, elle entre comme en transe, habitée par la musique. Seule sur scène, rythmant son chant du martèlement de ses mains sur une calebasse, ou bien accompagnée seulement d’un percussionniste et d’un accordéon : Nathalie Natiembé redonne vie au maloya, ce chant de La Réunion qui est de la poésie chantée.
Nous l’avons entendue à Marseille, au festival Babel Méd Music en mars 2007, puis à Paris, pour le festival Jazz Nomades, aux Bouffes du Nord en mai 2007. Rencontre avec une artiste pure, mère de six enfants, plus un enfant adopté, et qui, ancienne secrétaire-comptable, a changé de vie à 40 ans, pour vivre avec la musique ! Elle vient de sortir son deuxième album, "Sankèr" (Marabi).
Afrik.com : Comment définissez-vous le maloya ?
- Nathalie Natiembé : C’est une musique de liberté. Le blues est né dans les champs de coton ; le maloya dans les champs de canne. Il est arrivé à La Réunion avec les esclaves venus d’Afrique de l’Est. Mais le maloya est une manière d’être. Pour moi, c’est une philosophie. C’est comMe le Rastafari : on vit le maloya. C’est un savoir-être. C’est une musique "spirit" : on chante pour nourrir les ancêtres, pour remercier les morts, pour fêter une naissance. On est lié avec les esprits.
Le maloya reste-t-il une tradition vivante à La Réunion ?
- Le maloya a été interdit pendant des années. Dans les années 50 et 60, il se jouait dans les "kabars marrons", des lieux clandestins. Mais il est réapparu au grand jour avec la décentralisation, dans les années 80, et avec l’apparition des radios libres et de l’expression orale. C’est une musique de contestation : il dénonçait la politique de la France dans l’île, ce qui n’allait pas, etc... Mais, bien qu’il existe cette liberté aujourd’hui, très peu d’artistes vont dans les mots pour se libérer spirituellement et moralement de toute contrainte. Un artiste comme Danyel Waro garde le message pur du maloya. Il ne s’agit pas d’une rébellion pour être contre quelque chose. Mais pour être vrai.
Le maloya se chante dans des "kabars" : expliquez-nous ce que c’est ?
- Le kabar peut se faire n’importe où : il n’y a pas de lieu pour chanter le maloya. Ca peut être dans la rue, ici, quand des musiciens se réunissent. Le kabar-poème reste une tradition vivante dans les familles, pour les fêtes, les cérémonies. On dit que le slam est arrivé d’Amérique : mais on ne connaît pas bien l’histoire de l’Afrique. Le kabar-poème c’est, comme le slam, de la poésie chantée. Ca peut être improvisé à partir d’un mot, d’une couleur. On peut aussi répéter la même phrase indéfiniment, ça devient comme une transe.
Et vous, comment êtes-vous arrivée au maloya ?
- J’avais l’habitude d’accompagner ma grand’mère dans les services-kabaré : c’est une cérémonie pour les morts. On remercie les morts et les vivants pour tout ce qu’on a. C’est aussi une fête : on fait la cuisine, on mange, on boit. Ma grand’mère chantait le maloya, j’écoutais, j’avais 3-4 ans. A 15 ans, je suis allée vers d’autres musiques : le hard rock, les musiques planantes, le métal, Deep Purple, Pink Floyd... Et puis j’ai découvert Alain Peters, un grand poète de La Réunion, qui est mort aujourd’hui. Il a eu une vie d’errance et d’alcool. A cette époque, on ne comprenait pas sa musique : il était avant-gardiste dans le maloya. Avant, le maloya c’était toujours le même rythme, et quatre phrases répétées. Mais lui est arrivé avec des chansons qui racontaient des histoires, en quatrains, des histoires à actes. Puis il y a eu Danyel Waro, qui a emmené le maloya dans une autre dimension encore. Là, j’ai dit : « ça, ça me plaît ! ». C’étaient les années 80.
Vous chantez toujours en créole : c’est un choix ?
- Le maloya est en créole : c’est la base, la fondation. Il y en a qui le chantent en français, ou en anglais, mais moi je ne peux pas. A La Réunion, on se bagarre pour que vive le créole. C’est notre langue. On a beaucoup souffert à cause de ça : à l’école, nos instituteurs venaient de métropole, ils voyaient des enfants qui n’avaient parlé que le créole à la maison, qui ne comprenaient pas le français, et ils nous disaient "vous êtes Français, et vous ne comprenez pas la langue française !". Mais pour nous, le français était comme une langue étrangère ! Aujourd’hui, nous avons enfin le CAPES (diplôme d’enseignement - ndlr) de la langue créole, pour l’enseigner dans les écoles.
Je ne comprends pas le créole... : pouvez-vous me traduire quelques-unes de vos chansons ?
- "Tangaz pa tro for", c’est une chanson qui parle aux hommes : à La Réunion, il y a beaucoup d’alcoolisme, beaucoup d’hommes rentrent à la maison violents, et négligent leurs enfants. "Tangaz pa tro for" ça veut dire "reste calme". La chanson dit : « ton enfant, son destin est dans tes mains, il faut lui apprendre à vivre, lui raconter des histoires... ». La chanson "Zonomatopé", je l’ai écrite au Mozambique, là-bas j’ai vu les enfants de la guerre, leur misère. "Cilaos" parle d’un lieu à La Réunion, où des esclaves ont réussi à échapper à leurs maîtres.
La mémoire de l’esclavage, c’est un thème important pour vous ?
- Bien sûr : mes ancêtres étaient des esclaves venus du Mozambique. Je sais bien qu’il faut avoir cette mémoire. J’ai traversé le canal du Mozambique, j’étais assise près du hublot, je voyais la mer qu’avaient traversé mes ancêtres et tant d’esclaves, j’ai eu un changement de cœur. Mais j’en ai un peu marre de tout ce rappel de l’esclavage aujourd’hui : il faut parler d’autre chose maintenant.
Nadia Khouri-Dagher
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