En marge du désastre Air Bourbon, un entretien avec Raymond Lauret, conseiller régional

’M. Lazarus le dit : “Air Bourbon était sous capitalisée...”. Toute proportion gardée, c’est ce que je dis aux dirigeants de mon équipe de football...’

30 novembre 2004

L’ordre public, dans notre société, est en permanence agité. Tous les événements sociaux qui animent nos usines ou nos chantiers sont des éléments de cet ordre public qui trouvent leur solution par la concertation, la signature d’accords ou encore les décisions de justice.
La déconfiture que vit actuellement la compagnie Air Bourbon a très sérieusement troublé l’ordre public. On ne perturbe pas impunément la vie de centaines de personnes.
Gillot vit des heures difficiles. Il n’est pas nécessaire, ici, de revenir sur une situation dont tout le monde a en tête les images et les commentaires.
Derrière ce ’trouble à l’ordre public’ : une personne. L’opinion montre du doigt Érick Lazarus, magistralement remis à sa place par Isabelle Allane, dimanche soir sur le plateau de RFO. Un Érick Lazarus à qui tout le monde reproche une incroyable capacité à la non-anticipation et la passion de l’optimisme béat. Et pour lequel, quand cela va mal, c’est bien entendu la faute à ’une certaine presse’ ainsi qu’aux élus.
Mis en cause par le PDG d’Air Bourbon, le Département et la Région n’ont pas manqué de réagir immédiatement par la voix de Nassimah Dindar et de Raymond Lauret. Ce fut clair et sans détour.
Histoire d’aller plus loin dans la compréhension d’une situation, nous avons rencontré et questionné le président de la Commission de développement économique du Conseil régional, Raymond Lauret.

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Érick Lazarus met sur le dos du Département et de la Région la responsabilité de ses déboires et accuse "une certaine presse" de l’avoir condamné. Votre réaction ne s’est pas fait attendre.

Raymond Lauret : M. Lazarus a aujourd’hui l’embarras du choix pour ce qui est de la presse. Comme il sait lire, il a dû se rendre compte que ce sont les trois quotidiens que compte notre île (“JIR”, “Quotidien” et “Témoignages”) qui sont pour le moins lucides quant à sa responsabilité. Et pour ceux qui ont suivi le journal télévisé de dimanche soir sur RFO, Isabelle Allane a su traduire l’exaspération générale devant l’attitude constamment béate d’un PDG qui n’a manifestement pas le sens de la mesure. Cependant, j’ai noté un début de repli de ce monsieur. Il a commencé à dire : "peut-être".
Pour ce qui est de ses accusations contre le Conseil général et la Région, là aussi, les choses sont claires. Il n’est pas légal que les collectivités financent des sociétés privées lorsque celles-ci sont à la veille de déposer leur bilan. C’est interdit et, si on devait passer outre, de tels financements seraient aussitôt attaqués par l’autorité avec non exécution de la décision prise. Ce serait ridicule.
M. Lazarus qui, finalement selon ses dires, n’avait besoin que de 390.000 euros pour sauver Air Bourbon, ne pouvait solliciter que ses banques et ses actionnaires.
Les banques, sur la base de l’opinion qu’elles ont de sa manière de gérer et sur la connaissance, réelle celle-là, de l’état d’endettement de la société de M. Lazarus, ont dit non. Quant aux actionnaires, ils ont manifestement décidé d’arrêter de perdre leur argent.

Mais 390 000 euros, ce n’est pas le bout du monde pour une dizaine d’associés !

- Je ne suis pas dans les petits papiers d’Air Bourbon mais je connais un certain nombre de ceux qui y ont mis leur argent. Je pense effectivement que 390.000 euros étaient à la portée de ces personnes qui disposent - et cela n’a rien de honteux - de jolies fortunes. Mais ces personnes n’y croient plus, elles sont excédées par l’optimisme coupable d’un PDG qui leur chante toujours que tout va très bien.
Et puis, il y a parmi eux certains qui n’ont pas apprécié la désinvolture d’un PDG qui se défausse sur les collectivités.
Personnellement, j’ai reçu dimanche après-midi un appel téléphonique d’un des actionnaires d’Air Bourbon qui m’a confié qu’il se désolidarisait de M. Érick Lazarus dans ses propos contre le Département et la Région.
Puis-je ajouter que, samedi après-midi à la Préfecture, un haut responsable disait que dans cette affaire, il ne pouvait pas tout dire, car “soumis à l’obligation de réserve”. Ce qui est une invitation à deviner ce qu’il pense du monsieur qui accuse les autres, l’État compris.

Lorsque Air Lib a déposé son bilan, la situation était bien plus grave qu’aujourd’hui, dans la mesure où Air Lib avait un champ d’action national bien plus large qu’Air Bourbon. L’État a tout géré à ce moment là ! Pourquoi n’en est-il pas de même maintenant ?

- Je l’ai dit dans une interview que j’ai accordée à un journal local (N.D.L.R. : il s’agit du “Quotidien” d’hier lundi 29), il serait inconcevable que ni Nassimah Dindar ni Paul Vergès ne se mêlent de ce qui peut être ressenti comme de la détresse - ou plutôt du stress - par des centaines de personnes bloquées dans un aéroport ou un pays. Ce n’est ni dans leur nature, ni dans la nature de chacun d’entre nous. A La Réunion, nous ne sommes pas - c’est Christian Dijoux, le Directeur général des services du Département qui me le faisait remarquer - à Marseille où, si un problème de ce genre se passait, vous ne verriez pas les élus départementaux ou régionaux autour du représentant de l’État pour évoquer les solutions... et les trouver.
Il est utile de le rappeler : c’est l’État, à travers ses ministères et leurs services, qui décline les autorisations de trafic aérien après étude stricte et moult demandes de garanties aux compagnies qui sont candidates à cette activité de transport de personnes et de marchandises.
Dans le cas d’Air Bourbon, dont M. Lazarus reconnaît aujourd’hui qu’elle était sous capitalisée, était-il raisonnable de délivrer “le bon à voler” alors qu’il manquait une condition pourtant essentielle : des capitaux suffisants ?

M. Lazarus affirme qu’Air Bourbon réunit les conditions pour réussir : elle a des clients à qui elle offre un service de qualité dans un excellent avion. Mais que faut-il donc d’autre pour réussir ?

- Le court passage que le hasard de la vie m’a permis de faire dans le monde de l’aérien (N.D.L.R. : Raymond Lauret a été pendant un peu plus d’un an l’Agent général d’AOM À La Réunion) m’a permis de constater que le travail et un certain talent ne suffisent pas. Il faut une énorme disponibilité financière.
L’aérien, c’est un monde de géants et quand ça va mal pour vous, il ne faut pas vous attendre à recevoir de l’aide de vos concurrents. Car si ça va très mal pour vous, cela ne veut pas dire pour autant que tout aille très bien pour eux !
Et puis, j’ai aussi appris que celui qui cautionne un prêt doit se dire qu’il a fait ce que les banques refusent de faire et qu’il y a de bonnes chances qu’il soit amené à payer pour faire face à la défaillance de celui qu’il a cautionné.
J’ajoute qu’il est impérieux de pouvoir faire supporter vos frais fixes par une flotte de plusieurs avions. Un seul et unique avion, c’est un exercice d’équilibriste sans filet.
Je crois que c’était là le côté insensé du pari des actionnaires d’Air Bourbon.

Air Austral n’est pas une grande compagnie et elle a pourtant bien vécu sa récente période de difficultés...

- Il est prévisible que les prochains résultats d’Air Austral se ressentiront des conséquences de la période difficile - et indépendante de sa volonté - que cette compagnie a subie il y a un mois de cela. Mais elle a survécu !
Il est heureux pour Air Austral qu’elle dispose de lignes régionales (Afrique du Sud, Mayotte, Maurice, Seychelles) qui peuvent s’adosser à sa ligne grand courrier (Paris) et créer une synergie positive.
Et puis, ce sera mon coup de cœur, Gérard Éthève laisse la rêverie poétique pour ses heures de repos. Au boulot, il analyse, anticipe, calcule ses risques, n’en prend pas quand l’heure n’est pas venue. Et puis quand il faut dire non, il dit non ! Il ne cherche pas à plaire. C’est essentiel. C’est peut-être même l’essentiel.
Dans un monde où la guerre économique est devenue la règle et la concentration des sociétés une religion, parce qu’il faut être costaud pour résister aux puissances qui se déploient, il y a des leçons à retenir et, surtout, à ne jamais oublier.
C’est, toute proportion gardée, ce que je dis aux dirigeants de mon équipe de football.

Le transport aérien a fait un bond en avant fantastique. Les aéroports sont de véritables ruches humaines. On dirait des gares...

- Sauf que les trains et les véhicules automobiles circulent sur notre sol, un mot dont on vérifie avec intérêt qu’il est la racine de solide.
À l’opposé, les ruches de nos aéroports sont toutes pointées vers la voie des airs. Et l’air, c’est léger, c’est féerique, mais terriblement complexe,...
Raison de plus pour comprendre que l’État est tout à fait dans son rôle quand il réglemente tout ce qui touche à l’aérien.
Cependant, une question est posée : la notion de service public qui s’impose à l’aviation marchande, si elle doit être compatible avec celle de la libre concurrence, légitime aux yeux de l’opinion l’interventionnisme de l’État.
Personne ne se plaint des contraintes que nous devons accepter quant aux contrôles liés à la sécurité sur les avions. Il n’y a pas, que je sache, le même niveau de ces contrôles quand vous prenez le bus ou le train.
Or, le voyage par avion est aujourd’hui entré dans l’existence de chacun. On n’a plus besoin d’être fortuné pour s’offrir un voyage vers la Métropole ou ailleurs.
Avons-nous, aurons-nous, toujours les moyens d’assurer cette demande à l’échelle où elle se place déjà et où elle va vouloir se placer dans les décennies qui viennent ? Et puis, demain, quand les puits de pétrole auront été vidés de leur dernière goutte, aurons-nous maîtrisé l’énergie nucléaire ou solaire pour toujours continuer ?
Vaste débat en perspective.

Propos recueillis par Manuel Marchal


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