Tribune libre
21 janvier 2008
La chouette était pour les Grecs l’oiseau des philosophes parce qu’elle s’éveille quand l’agitation du jour laisse place au repos. L’histoire n’est sans doute pas tout à fait finie mais peut-on risquer un regard un peu critique après l’emballement médiatique autour de l’affaire de la Miss ?
Il ne s’agit pas de nier les qualités personnelles de Valérie Bègue. Nous entendons par là plus ce qu’elle a pu dire que ce qu’elle a montré. Ses propos sur le métissage et sur ce qu’on peut appeler l’exception réunionnaise contribuent à donner une image positive de l’île à l’extérieur. La capacité de La Réunion à se mobiliser et à se rassembler a également été soulignée à juste titre. Enfin, Geneviève de Fontenay a laissé éclater le mépris colonialiste qui sommeille sous les sourires de tant de gens : cela n’est pas acceptable.
Excès
Mais l’unanimité de l’opinion affichée par les médias est-elle totale sur tous les aspects du problème ? De nombreuses conversations privées ont tendance à relativiser les faits et laissent percer, ici ou là, quelques critiques portant sur ce type de concours Curieusement, ces éléments de modération n’ont pas été répercutés, comme s’il y avait une seule attitude légitime.
Si la démocratie se caractérise par la circulation de la parole, le libre débat, l’expression de la diversité, on peut se poser des questions : les médias ont-ils cherché à refléter la complexité des positions ou ont-ils opéré un conditionnement psychologique qui a formaté les réactions ? L’opinion, cela se fabrique. Le temps - dans l’audiovisuel -, le nombre de pages - dans la presse écrite - et la répétition consacrés à un même sujet parviennent à faire de celui-ci quelque chose d’incontournable. La démocratie ne devient-elle pas alors démagogie et le beau terme de populaire ne se pervertit-il pas en populiste ?
Le vocabulaire employé par les médias n’a pas échappé à l’excès pour mieux forcer l’adhésion. La surenchère médiatique a puisé dans le vocabulaire royal : la Miss devenait princesse, reine, et le peuple s’est battu pour qu’on lui rende sa couronne... Nous voilà donc revenus au temps des Bourbons ? Plus fort que le royal, il y a le divin, et la princesse devint ange. République, tes valeurs foutent le camp ! Ceci pour la forme.
Quant au fond, n’y a-t-il plus de place pour s’interroger sur le sens et la valeur des concours de Miss ? Il n’est pas question pour nous de dévaloriser la beauté, beauté des corps et des visages humains, beauté des formes, des couleurs : celles qui sont données dans la nature et appropriées par le regard humain, celles qui sont créées aussi par les artistes. Mais le concours de Miss a quelque chose de réducteur : il perpétue une image de la femme axée sur son apparence physique, en partie soumise aux normes quantitatives des mensurations et à des modèles culturels relatifs. Les capacités des femmes ont sans doute d’autres champs d’action où s’épanouir, librement et sans doute, Valérie Bègue trouvera-t-elle sa voie propre.
Ambiguïtés
Puisque ce concours consiste à faire défiler des jeunes filles pour les sélectionner, il y a nécessairement un double aspect d’exhibitionnisme et de voyeurisme. Et là, l’épisode des photos publiées dans le magazine Entrevue montre toute l’ambiguïté de cette manifestation et... des organisateurs ou des organisatrices. Où est la limite entre l’exposition “correcte” et l’exhibition choquante ? A partir du moment où on entre dans ce jeu de concurrence médiatique qu’est une élection de miss, on n’est pas loin du monde où il s’agit à tout prix d’acheter les photos qui vont faire vendre un journal, là où les ailes de “l’ange” risquent fort de se brûler. La dictature de l’audiovisuel exige l’excès, le toujours plus, le toujours plus bas. C’est l’expérience douloureuse faite par Valérie Bègue, le coup le plus récent étant porté par la vulgarité sexiste de Thierry Ardisson. Les requins n’ont guère de pitié pour les sirènes.
Elle a fait aussi l’expérience des limites de l’acceptation de la diversité par les Européens. On s’extasie sur le métissage, mais ce discours convenu masque mal la persistance de l’européocentrisme, la survivance du sentiment de supériorité qui a soutenu le colonialisme et l’assimilation. Dès qu’un problème surgit, l’Autre est renvoyé au loin, dans un geste symbolique de négation de son existence : on ne veut plus le ou la voir, autrement dit on fait comme s’il ou si elle n’existait pas, n’avait jamais existé. En fait, n’a-t-on pas assisté à la version post-coloniale du mythe des “belles filles des îles” ? L’exotisme ne respecte pas la différence en tant que telle, il s’en sert pour s’en divertir et fantasmer à son gré.
Si au moins cet épisode malheureux permet de voir la réalité de ces concours de beauté au-delà des paillettes d’une éphémère couronne, il n’aura pas été inutile.
Brigitte Croisier,
Reynolds Michel,
Elisabeth Ponama
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