Alon filozofé

Akoz nou batay ant nou ?

Billet philosophique

Roger Orlu / 25 avril 2014

Ce samedi 19 avril à la Médiathèque Alain Peters du Moufia, le président du Cercle Philosophique Réunionnais a animé un débat pour réfléchir sur "une éventuelle interculture philosophique à La Réunion". À ce sujet, le sociologue et formateur Jean Viracaoundin a plaidé pour « une interculture présente notamment dans les relations personnelles et qui pourrait faire l’objet de formalisation » afin de rendre notre société bien plus juste, harmonieuse et solidaire.

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Le sculpteur Marco Ah-Kiem devant une de ses statues : celle d’une esclave marrone, capturée par deux chiens des chasseurs d’esclaves marrons.

Dès le lendemain de cette rencontre-échange, la justesse des idées exprimées par Jean Viracaoundin et par les divers intervenants a été confirmée par le franc-maçon Marc Henry, grand maître de la Grande loge de France, de passage à La Réunion pour un symposium de l’océan Indien. En effet, dans un entretien avec "Le Journal de l’Île de La Réunion", ce représentant de la franc-maçonnerie déclare notamment que notre pays est « un exemple de ce qui devrait pouvoir se faire partout dans le monde ; il existe ici un respect des uns et des autres dont on doit tous s’inspirer ».

Cela prouve à quel point l’interculturalité réunionnaise est un atout à faire mieux connaître, à valoriser et à renforcer, non seulement pour tous les peuples du monde mais aussi pour améliorer notre propre société, trop déchirée par les inégalités sociales, le non-respect des droits humains, la négation et l’infériorisation de notre identité culturelle spécifique. En effet, malgré les trésors que constitue notre interculturalité, nous restons confrontés — entre autres — à ce même défi que l’ensemble de l’humanité : approfondir et cultiver sans cesse à la fois les richesses de la diversité culturelle (historique, religieuse, linguistique, artistique, littéraire, philosophique etc…) et celles de l’unité de la créolité réunionnaise, celles de notre « nation arc-en-ciel ». C’était précisément l’objectif de ce grand projet de service public soutenu par une instance internationale comme l’UNESCO et liquidé en 2010 par les complices "péi" du jacobinisme parisien : la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise.

La solidarité réunionnaise

Dans cet esprit, la rencontre-échange de samedi dernier a commencé par la projection d’une vingtaine de photos de l’inauguration en novembre dernier de la "Sculptothèque" du psychologue et sculpteur Marco Ah-Kiem à l’Ilet Quinquina (Sainte-Clotilde). Cette réalisation magnifique et cette inauguration ont illustré de façon admirable la valeur exemplaire de notre interculturalité, avec la présentation d’œuvres et d’artistes réunionnais très divers, unis par des valeurs humaines communes.
Elles ont montré aussi que depuis sa naissance il y a 351 ans, le peuple réunionnais n’a cessé de se construire par des arrivées de divers continents et pays, par des combats multiples pour résister aux crimes et oppressions de la colonisation, de l’esclavage et de l’engagisme, par des échanges continuels entre nous, par la culture du bien commun, du respect mutuel et du métissage etc… Cette solidarité réunionnaise — toujours à renforcer et ouverte au monde —, qui est un des piliers de notre interculturalité, a été illustrée à la fin de la rencontre philosophique par la projection du magnifique et très émouvant "Chœur pour le Vietnam" ; c’est un chant de l’économiste et artiste Ho Hai Quang, président de l’association humanitaire Orange DiHoxyn, qui se bat pour soutenir les millions de victimes de l’Agent Orange, ce défoliant ravageur jeté par les dirigeants des États-Unis d’Amérique sur le Vietnam entre 1962 et 1971. Eh bien de nombreux artistes réunionnais, très divers, sont unis et solidaires dans ce combat…

« Un moteur à l’œuvre »

Face à ces comportements exemplaires de notre interculturalité, pourquoi y a-t-il donc encore tant de sectarismes, de divisions, voire de conflits dans le monde syndical, politique, associatif, artistique, sportif et autre à La Réunion ? Akoz nou batay ant nou ? Pourquoi cette mésentente et ce déficit de dialogue au profit des classes dominantes, alors qu’il faut renforcer l’union dans le respect de la diversité — à l’image de ce qui se fait par exemple dans le Groupe de Dialogue Inter-religieux de La Réunion —, afin de résoudre les graves problèmes du pays et construire une société équitable ? On ne peut pas se parler pour débattre de ce que les uns et les autres se reprochent ? Et est-ce qu’on le veut ?

La minorité des plus riches, qui dominent et exploitent le peuple réunionnais à leur profit, font tout pour augmenter les divisions entre nos compatriotes afin de les empêcher de rendre notre société plus juste et libre. Et les néo-colonialistes qui détiennent l’essentiel des pouvoirs de décision dans notre pays ne cessent d’applaudir et d’encourager chaque jour ces diviseurs de notre peuple.
Allons donc prendre conscience de la gravité de ces divisions, afin de valoriser et de continuer à positiver le potentiel considérable dont dispose notre peuple en termes d’avancées de notre interculturalité dans tous les secteurs. Et comme l’a déclaré Jean Viracaoundin, ne doutons pas que « la réunionnité est vraiment un moteur à l’œuvre ».

 Roger Orlu 

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