Alon filozofé

Bon anivèrsèr nout nasyon !

Roger Orlu / 5 janvier 2013

Si nous voulons qu’au moins une bonne partie des beaux vœux exprimés à l’intention du peuple réunionnais pour 2013 à l’occasion du Nouvel An soient réalisés, ne devons-nous pas prendre conscience de l’importance de trois des principales contradictions à surmonter dans notre société ? Sinon ce ne seront que des vœux pieux, comme on en a l’habitude …

La première de ces contradictions est la coupure de notre société en deux mondes, ce que nous appelons l’apartheid social, avec une répartition inégale des revenus, ainsi que des discriminations inacceptables héritées de l’esclavage, de l’engagisme et de la colonisation. Cette séparation entre les plus riches d’un côté et les plus pauvres de l’autre est la cause principale de nombreux malheurs vécus chaque jour par les victimes de ce système inhumain, auquel les décideurs ne veulent rien changer car ils veulent continuer à en profiter au maximum.

La seconde contradiction de notre société qui mérite d’être soulignée est le fait que les principales décisions qui la concernent ne sont pas prises par le peuple réunionnais lui-même mais par les dirigeants de la République française et de l’Union européenne à 10.000 km de notre pays. Mais comment imaginer un développement durable de La Réunion si ce pays n’est pas considéré par ces instances comme une nation libre et responsable ?

Le langage officiel assimilateur

Nous voudrions en dire un peu plus sur une troisième contradiction fondamentale de notre société, liée au système socio-économique et politique que nous venons d’évoquer : il s’agit du fossé entre d’une part l’identité culturelle spécifique de la créolité réunionnaise, à enrichir et à valoriser sans cesse, comme elle l’a été depuis la naissance de notre peuple il y a 350 ans, et d’autre part l’idéologie dominante assimilationniste, qui nie cette identité, l’infériorise et la dévalorise (au niveau de sa langue, de son histoire, etc.), en imposant aux Réunionnais — par les médias néo-colonialistes et le système éducatif — la "zoréification" culturelle de La Réunion. Cela se remarque, entre autres, dans le langage officiel assimilateur que l’on enfonce dans nos cerveaux pour nous aliéner, en mettant nos pieds ici mais notre esprit en France.

En voici quelques exemples. On nous dit qu’une personne est « hors du département » , alors que l’on pourrait dire qu’elle est absente de La Réunion ; on nous parle constamment des « produits locaux » , des « artistes locaux », etc., alors que l’on pourrait parler de produits réunionnais, d’artistes réunionnais, etc. Généralement, on utilise les termes « au plan national » , alors qu’il s’agit de ce qui se passe en France ou au niveau de la République, et que "nout nasyon" c’est La Réunion, réduite au « plan local » . Évidemment, il y a également les mots « métropole » ou « France hexagonale » qui sont employés couramment, alors que là-bas c’est la France et qu’ici c’est La Réunion, même si notre pays fait partie de la République française.

« Nout nasyon lé la »

Mais face à cette assimilation idéologique et culturelle, qui est au service de la politique et de l’économie néo-coloniales au profit d’une catégorie, on peut constater tous les jours que les Réunionnais — en particulier les enfants et les jeunes — échappent de plus en plus et de mieux en mieux aux effets négatifs de ce rouleau compresseur, en exprimant avec fierté leur identité. Une autre illustration de cette résistance de la créolité réunionnaise face aux assimilateurs et aux assimilés est la promotion — non nationaliste et ouverte au monde — de "nout nasyon" dans le monde artistique.

Nous pouvons citer plusieurs créations dans ce sens au cours de l’année 2012, comme par exemple celle de ces élèves de l’école primaire Jean Albany à La Saline, qui mettent en l’air « La Réunion nout ti Nation, La Réunion nout ti pays, La Réunion tout coulèr, La Réunion racine nout vie ». Ou bien celle de Davy Sicard, qui dans son dernier CD, "Mon péi", chante : « Kan mi agard lorizon, mi majine mon zanfan, mon nasion » . Ou bien encore "ABCD", que vient de sortir Thierry Gauliris Production, où Ti Bang et Koobyone nous lancent notamment : « Nout nasyon lé la / Nout tout mèm koulèr / Nout nasyon lé la / Nou vé pi malèr ». Sans oublier le groupe Nout Racine, qui dans sa chanson "Exploitèr" déclare : « Arèt exploite mon péi té ! Assé diviz mon nasyon ! ». Dans cet esprit, nous souhaitons à tous nos compatriotes pour 2013 in bon 350ème anivèrsèr la nèsans nout nasyon !

Roger Orlu

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