Alon filozofé

Comment suivre les voies de nos ancêtres marrons ?

Billet philosophique

LB / 12 mars 2010

Dans la continuité du "billet philo" de la semaine dernière, nous voudrions consacrer aujourd’hui cette chronique du vendredi à trois conférences publiques organisées récemment à La Réunion sur les voies et moyens de résister aux différentes formes d’oppression imposées à des humains. Un sujet de réflexion — entre autres — auquel il est nécessaire de consacrer la philosophie. Sinon on est tenté de se demander à quoi et à qui sert cette science humaine.

Le mercredi 3 mars dernier, "Les Rencontres de Bellepierre" (voir le site : www.lrdb.fr) ont organisé une conférence, présentée par Johan Turpin, étudiant, sur le thème : "Marché du bonheur, économie du malheur". Alexandre Matet, étudiant, Stéphane Gombaud, philosophe, et Jean-François Reverzy, psychiatre, psychanalyste, ont expliqué que nous vivons dans une société dominée par « une marchandisation généralisée, où tout se monnaye, tout a un prix, tout se vend et où l’argent est un instrument de l’inégalité ». Un des moyens de combattre ce système injuste et inhumain est de « donner davantage de place à la gratuité afin d’améliorer la gratitude ».
Face au « marché du bien-être », qui cultive l’individualisme au détriment du lien social et de la solidarité, il a été rappelé que la voie du bonheur consiste à s’investir dans la relation fraternelle et constructive avec l’autre. Face au « marché de la souffrance », qui abandonne les plus pauvres et ne les aide pas à affronter leurs difficultés, il faut se battre pour développer l’hygiène sociale, préventive et solidaire.

Violences et inégalités

Deux jours plus tard, à l’occasion de la Journée Internationale des Femmes, la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR) a organisé une table ronde à la Région sur le thème "Violences économiques, violences socio-culturelles, violences sexistes". Trois personnes sont intervenues sur ce thème :

- Dolorès Pourette, sociologue, qui a publié l’an dernier avec Isabelle Widmer "Les violences envers les femmes à l’île de La Réunion" ;

- Elsa Dorlin, philosophe, auteur de plusieurs ouvrages, dont "Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination" (2009) et "La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française" (2006) ;

- Laurent Sermet, vice-président de l’Université de La Réunion, auteur de "Une anthropologie juridique des droits de l’homme" (2009).
Cette rencontre a été ouverte et conclue par Maya Césari, chercheuse à l’Université, conseillère régionale déléguée aux secteurs innovants. Elle a été présentée et animée par Françoise Vergès, universitaire, directrice scientifique de la MCUR.
Les intervenants ont souligné que « les violences économiques et socio-culturelles, qui s’accentuent aujourd’hui, touchent particulièrement les petites filles et les femmes. Que ce soit au niveau mondial, en France et à La Réunion, les chiffres sont là : malgré des avancées, les petites filles et les femmes sont toujours massivement la cible de discriminations et de violences qui mettent en danger leur éducation, leurs aspirations et leur vie ». Un appel a été lancé à « réfléchir ensemble, au-delà des clichés, à l’élimination de toute forme de discriminations et de violences ».

Des atouts à faire connaître

Évidemment, cette réflexion collective reste un combat permanent, car il faut à la fois gérer au mieux les effets de ces discriminations et violences mais aussi s’attaquer à leurs causes profondes. Et là, les discours comme les vœux pieux ne suffisent pas. Il y a des solutions concrètes à élaborer ensemble et à mettre en application, en créant un rapport de forces qui rend cette mise en œuvre possible.
Autrement dit, si l’on souhaite faire respecter les droits et la dignité de tous les humains, il n’y a pas d’autre solution que de rassembler au maximum les personnes physiques et morales qui veulent réellement réaliser cet objectif et non pas se contenter d’en proclamer l’intention.
Cette volonté de résister quoi qu’il en coûte à toutes les formes d’injustices a été évoquée lors de la conférence animée le lundi 8 mars à Saint-Paul par l’historien Prosper Ève et par des étudiantes sur le thème : "Voies de marronnes, voix de femmes esclaves".
Lors de cette rencontre, Huguette Bello, la députée-maire de Saint-Paul, a souligné « la place importante des femmes dans le marronnage des esclaves à La Réunion » ainsi que « la grande cruauté » dont les femmes ont été victimes durant l’esclavage. Or le peuple réunionnais est peut-être le seul au monde dont plus de la moitié de son Histoire a été marquée par ce crime contre l’humanité, auquel se sont ajoutés l’engagisme et de la colonisation.
Mais si ce peuple a pu réaliser tout ce qui fait son patrimoine économique, social, culturel, environnemental et politique — souvent cité en exemple dans le monde —, c’est grâce à quoi, sinon à son intelligence collective, à ses capacités de résistance à l’exploitation et à la domination, à son esprit critique et inventif, à son sens des responsabilités et de la solidarité.
Comme l’a expliqué Prosper Ève, ces atouts du peuple réunionnais sont hérités en partie de nos ancêtres marronnes, dont il a cité de nombreux exemples. Si nous voulons suivre les voies de tous nos ancêtres rebelles afin d’aller vers un développement durable, un des moyens d’y parvenir est de les étudier et de les faire connaître à toutes les générations. C’est le travail auquel va continuer à se consacrer l’équipe de la MCUR au service des Réunionnais.

Roger Orlu


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