Alon filozofé

« Consolider la nouvelle force »

Patrick Chamoiseau :

Témoignages.re / 11 mai 2012

Un "ami de la philo" à La Réunion, que nous remercions chaleureusement, nous a envoyé le texte de l’interview de l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau publiée par "L’Humanité Dimanche" entre les deux tours de l’élection présidentielle française. Cet auteur de romans, de contes et d’essais, théoricien de la créolité, né à Fort-de-France en 1953 et titulaire du prix Goncourt en 1992, livre son regard sur ce scrutin et ses espoirs pour la gauche. En guise de "billet philo", nous publions de larges extraits de cet entretien, avec des réflexions très intéressantes, que nous sommes capables de réunionniser.

"L’Humanité Dimanche" : Quelles ont été vos réactions après le premier tour ?
Patrick Chamoiseau
 : Le problème des élections présidentielles c’est qu’elles focalisent les énergies sur une personnalité, alors que nous sommes en face de la nécessité d’un changement radical de ce qui nous sert d’imaginaire économique. Si le capitalisme financier n’est pas soumis à l’autorité d’une autre économie, d’un autre imaginaire, aucun État, aucun gouvernement, et encore moins un « homme providentiel », ne seront en mesure de modifier la donne.
La métamorphose qui nous est nécessaire, et qui est nécessaire à tous les peuples du monde, est à la fois citoyenne et systémique. (…) Au nom de ce que l’humain a de plus précieux, de plus poétique, on fait face au capitalisme et à ses avatars sans s’accommoder du pseudo-réalisme qu’ils nous imposent. Cette émergence va à l’encontre de tout l’imaginaire économique, médiatique, technocratique, symbolique ou pseudo-philosophique du moment. (…)
HD : Vous aviez donné votre préférence à Jean-Luc Mélenchon. (…) Il est le seul qui avait répondu à votre lettre aux progressistes de France. Quelles seront les conséquences pour les Antilles ?
Patrick Chamoiseau
 : Jean-Luc Mélenchon est attentif à ce qui pourrait constituer une vraie alternative, mais il n’a pas encore compris qu’il faut libérer les peuples que l’on noie dans le sigle "DOM-TOM". Sa Sixième République ne prévoit pas d’inscrire dans la loi fondamentale des espaces de souveraineté ou des accès à une autonomie qui concilie égalité, solidarité, partages et différences. C’est nous-mêmes qui devrons penser et mettre en œuvre cette part de combat qui nous revient contre le capitalisme. Donc il faut faire sauter tous ces archaïsmes de l’esprit colonial et considérer que la République Française peut être multi-trans-culturellement « unie », et non pas absurdement « une et indivisible ». C’est encore la zone aveugle de la lucidité du Front de gauche.
HD : Est-ce qu’un nouveau cycle politique et social peut s’ouvrir ?
Patrick Chamoiseau
 : Absolument. Il faut transformer l’émergence de cette nouvelle force en une force pérenne capable d’investir tous les lieux de pouvoir, tant nationaux que mondiaux. Une force capable de changer radicalement les imaginaires. C’est très difficile, car cette force doit se constituer à partir de nos individuations, lesquelles sont aujourd’hui incontournables. (…)
L’individuation transforme chaque individu en une complexité que rien ne peut réduire à une seule facette. Nous sommes faits désormais d’une multitude d’influences, d’affinités, d’appartenances, de peurs, d’ignorances, d’angoisses, de clairvoyances. Réduire un noir à sa peau, ou un musulman à sa religion, est une absurdité. (…)
HD : Que peut-il se passer pendant ces derniers jours avant le second tour ?
Patrick Chamoiseau
 : Attaque des marchés financiers, certainement. Xénophobie active, hélas. Alliances innommables, peut-être… mais Hollande devrait malgré tout gagner. Il faut qu’il gagne ! Mais le plus important, c’est que la France continue à construire la nouvelle force que Jean-Luc Mélenchon a réussi à cristalliser, l’inscrire dans les consciences et les imaginaires, puis la déployer dans l’appareil politique. Concourir à la victoire de Hollande est essentiel, consolider la nouvelle force est fondamental.
HD : Selon vous, Nicolas Sarkozy peut-il encore passer ?
Patrick Chamoiseau
 : Qu’il passe ou ne passe pas, l’ennemi reste le même : le capitalisme et ses hystéries financières, le dragon des marchés. À cela s’ajoutent les barbaries inhérentes à la nature humaine. On aurait tort de penser que le départ d’un homme, j’allais dire d’un « rouage », réglerait fondamentalement les choses, cela ne ferait que soulever un peu d’air frais pour cette grande inspiration et ce nouveau souffle que nous devons produire. Nous avons besoin de cet oxygène, travaillons à le déclencher, tout en considérant ses limites.

(*) Merci d’envoyer vos critiques, remarques et contributions afin que nous philosophions ensemble… ! redaction@temoignages.re


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