Alon filozofé

De l’injustice à la révolte

Billet philosophique

Roger Orlu / 20 novembre 2009

Parfois, nous consacrons cette rubrique "philo" du vendredi dans "Témoignages" à la publication de textes envoyés par des ami(e)s ou bien trouvés ici ou là et qui méritent de l’attention. Cette semaine, nous vous proposons le résumé que nous a fait parvenir Robert Lloancy de son exposé de mardi dernier lors de la conférence-débat organisée par le Cercle Philosophique Réunionnais à l’Hôtel de Ville de Saint-Denis. Cette rencontre a eu lieu dans le cadre de la célébration de la Journée Mondiale de la Philosophie sous l’égide de l’UNESCO, sur le thème de "l’injustice".
Robert Lloancy, né en 1943 dans le Sud-Ouest de la France, est professeur de philosophie, retraité de l’Éducation nationale, auteur de l’ouvrage : "La notion de sacré, aperçu critique", paru en 2008, aux Éditions l’Harmattan. Voici son texte, les inter-titres sont de "Témoignages".

La réflexion s’engage en partant de deux citations d’Étienne de la Boétie. Selon celui-ci : « Il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice » ; et, deuxième citation : « Il ne peut y avoir d’amitié là où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice ».
Ainsi l’injustice est circonscrite comme non-conforme à la nature d’une part, opposée à la raison d’autre part et facteur de division entre les humains.
L’injustice est toujours éminemment concrète, perceptible, visible dans la vie quotidienne. La justice, au contraire, est toujours théorique, idéale ; car elle demeure dans le domaine des choses souhaitables, des valeurs que l’on cherche à réaliser, des principes abstraits servant de régulateurs à nos actions. Bien souvent, on ne désire davantage de justice que parce qu’on est confronté à des injustices flagrantes.

L’importance de la prise de conscience

Ainsi, l’injustice est d’abord un sentiment qu’on éprouve, induisant une prise de conscience. Ce moment est essentiel.
C’est, en effet, cette prise de conscience qui va amener l’individu, ou le groupe, à mobiliser ses forces en vue d’une réaction, afin de changer le cours des choses.
La conscience de l’injustice conduit directement à la praxis par l’idée de révolte qu’elle suscite et la mobilisation des forces qu’elle entraîne.

Diverses formes de révolte,…

Cette révolte peut prendre plusieurs formes. Elle peut être métaphysique, lorsque l’être humain prend conscience de sa propre mort et de ce qu’il peut y avoir de fondamentalement injuste dans l’ordre inhérent aux choses qui conduit à l’anéantissement. Ainsi, s’insurge Vigny : « La Terre est révoltée des injustices de la création ».
Ce peut être aussi une révolte sociale. Au cœur des révoltes, même les plus actuelles, on trouve souvent la conscience qu’une norme régissant la redistribution des biens a été bafouée, engendrant immanquablement un vif sentiment d’injustice.
C’est aussi une révolte morale, lorsque l’obéissance à la loi donne l’impression de s’opposer à une légitimité plus grande. Ainsi Voltaire luttant pour la réhabilitation de Calas, ou Zola contre la condamnation injuste de Dreyfus.

… dont une révolte philosophique

Enfin, ce peut être une révolte philosophique, dont Platon nous fournit un bon exemple par son refus de la mort inique imposée par la cité d’Athènes à Socrate.
C’est aussi le cas de Hegel, pour qui la non-reconnaissance de la valeur d’être humain, est à la base de tout acte injuste. Ce que le philosophe explicite dans « la dialectique du maître et de l’esclave ».
Ainsi l’injustice oscille entre une mauvaise redistribution des biens, bafouant l’équité, selon Aristote ; une organisation sociale défaillante et disharmonieuse, selon Platon ; enfin, une absence de reconnaissance de la valeur intrinsèque et à vocation égalitaire, présente en toute conscience humaine, selon Hegel.

La lutte contre les injustices : une constante

Deux questions demeurent.
La première : pourquoi les luttes contre l’injustice engendrent-elles parfois autant d’injustices que celles qu’elles prétendent annihiler ?
Et cette deuxième : peut-on envisager un monde d’où toute forme d’injustice serait exclue ?
Quoi qu’il en soit, l’appel à lutter contre les injustices demeure une constante. La tâche est longue, rude et loin d’être achevée.

* Merci d’envoyer vos critiques, remarques et contributions afin que nous philosophions ensemble… ! temoignages@wanadoo.fr


Message de Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, à l’occasion de la Journée mondiale de la Philosophie

« Un espace ouvert de discussion et de débat »

« La Journée mondiale de la Philosophie 2009, consacrée cette année au dialogue entre les cultures, est une occasion opportune de réfléchir sur ce qui constitue aujourd’hui les relations d’échanges, de transferts et de circulations entre les hommes et les femmes, les idées et les concepts.

En prélude à la proclamation de 2010 comme « Année internationale du rapprochement des cultures » par l’Assemblée générale des Nations Unies, il est plus que jamais nécessaire de penser les fondements actuels de la libre-circulation des discours et des pratiques, où se noue la diversité culturelle du monde.

La philosophie, aux côtés des autres sciences humaines et sociales, peut nous aider à renouveler le débat sur les modalités d’un tel dialogue. Celui-ci peut être entendu comme un ensemble dynamique de relations et d’interactions sociales et culturelles, ouvertes sur la pluralité du monde. A l’heure où les sociétés apprennent de plus en plus à vivre dans des environnements multiculturels, il nous faut en effet éclairer notre capacité à conjuguer ensemble des imaginaires collectifs et singuliers.

Depuis son institution en 2005, cette Journée mobilise à travers le monde un très grand nombre de chercheurs, intellectuels, étudiants et professeurs de philosophie autour de thèmes très variés. Elle offre également au grand public, dans un esprit interdisciplinaire et pluraliste, un espace ouvert de discussion et de débat.

La Fédération de Russie sera cette année, du 16 au 19 novembre 2009, l’hôte du volet international de la Journée mondiale, à Moscou et Saint-Pétersbourg. Je souhaite également qu’à travers le monde, tous nos partenaires — universités, instituts de recherche, Chaires UNESCO, Commissions nationales, Conseil international de la philosophie et des sciences humaines (CIPSH), Fédération internationale des sociétés de philosophie (FISP), Institut international de philosophie (IIP) — se mobilisent et nous rejoignent.

Entretenir des dialogues philosophiques sur le dialogue des cultures aujourd’hui, c’est aussi et d’abord remettre les enjeux de diversité, de dignité et de droits de l’Homme au cœur de l’agenda international. Sachons mener ce débat avec confiance. »

Irma Bokova


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