Alon filozofé

Kosa nou fé pou fé « réspèk la vi » ?

Billet philosophique

Roger Orlu / 13 juillet 2012

Compte tenu de la gravité du problème, nous revenons dans cette chronique philosophique sur un sujet déjà évoqué très souvent par "Témoignages", notamment ces dernières semaines à l’occasion du Sommet mondial de Rio sur le développement durable du 20 au 22 juin dernier. Il s’agit de la « bascule abrupte et irréversible » qui menace la biosphère terrestre et donc la vie sur la planète, en raison du non-respect de l’environnement naturel par une partie de l’humanité, selon des études publiées par des experts scientifiques internationaux dans la revue "Nature" le 7 juin. Ces études confirment l’appel lancé il y a déjà près d’un siècle par Albert Schweitzer, le célèbre philosophe, théologien, musicien, médecin, Prix Nobel de la Paix et écrivain, dont une des "devises" était : « Vivre le respect de la vie ».

Samedi dernier, dans l’église de Gunsbach, ce petit village d’Alsace où a grandi Albert Schweitzer (1875-æ1965) avant d’aller fonder son hôpital humanitaire à Lambaréné au Gabon, nous avons eu la chance de pouvoir suivre une conférence-débat animée par une jeune Alsacienne doctorante en philosophie, sur "Les animaux et les humains". Jenny Litzelmann, directrice de La Maison Albert Schweitzer à Gunsbach, a expliqué de façon très intéressante comment depuis des milliers d’années les philosophes ont eu du mal à surmonter cette contradiction : à la fois améliorer les liens entre les humains et les animaux dans le cadre de la "parenté de la vie" et en même temps respecter la différence entre les humains et les animaux ; entre autres, en évitant autant que possible que les rapports entre les personnes ne soient pas "bestiaux", donc violents, voire meurtriers, mais plutôt rationnels et solidaires.
Cette problématique a fait l’objet de nombreux débats entre philosophes : par exemple, entre les pré-socratiques, qui prônaient la "parenté du vivant", et les platoniciens ou les stoïciens, pour lesquels la dignité est le propre de l’être humain et la civilisation est fondée sur la rupture entre l’humanité et l’animalité. De même, au 18ème siècle, les "philosophes des Lumières" comme Jean-Jacques Rousseau, pour qui les animaux ont des droits naturels à respecter, se sont opposés aux disciples de Descartes, auxquels ils reprochaient d’avoir considéré l’animal comme une "machine" et d’avoir exalté de façon excessive la rationalité en pensant qu’être civilisé c’est être différent des animaux.

Diminuer les dépenses militaires

La conférencière a conclu son exposé en rappelant que ce grand visionnaire que fut Albert Schweitzer a toujours su défendre les deux approches. Pour lui, il faut placer les relations entre les humains et les animaux — mais aussi la nature en général — dans le contexte global du « respect de la vie ». En même temps, « vivre le respect de la vie », selon lui, passe par des comportements humains plutôt qu’animaliers.
C’est notamment la raison pour laquelle il s’est battu avec des pacifistes du monde entier pour en finir avec les essais atomiques et la dissuasion nucléaire. Qu’attendent aujourd’hui les chefs d’État du monde entier pour appliquer ce principe et diminuer les dépenses militaires afin d’en finir avec la faim dans le monde, qui tue un enfant toutes les cinq secondes ?

« Paix et douceur »

C’est pourquoi cette pensée d’Albert Schweitzer rédigée après la Première Guerre mondiale est toujours valable : « En ces temps où la violence drapée dans le mensonge est assise — plus inquiétante que jamais — sur le trône du monde, je reste néanmoins persuadé que vérité, amour, paix, douceur et bonté sont les forces qui priment toute autre force. C’est à elles qu’appartiendra le monde pour peu qu’il y ait assez d’hommes qui méditent et qui vivent avec pureté, force et constance les concepts d’amour, de vérité, de paix et de douceur ».
Dès sa jeunesse, ce grand humaniste était porteur de ces valeurs et du respect des droits humains face au racisme et aux autres discriminations. Comme il le raconte dans son ouvrage "Souvenirs de mon enfance", lorsqu’il allait de son village vers la ville de Colmar, il était fasciné par le "monument Bruat" du célèbre sculpteur Auguste Bartholdi, qui fut détruit par les nazis en 1940, car les statues symbolisaient l’égalité entre les hommes et les femmes ainsi que l’égalité entre les peuples. « Je m’attachais particulièrement à celle du Noir d’Afrique. Je découvris une mélancolie dans la pose et les traits de cet Hercule qui éveilla ma compassion et qui me fit réfléchir sur le sort des Noirs », écrivait Schweitzer. É zordi, kosa nou fé pou fé "réspèk la vi" ?

Roger Orlu

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