Alon filozofé

« L’hypothèse communiste demeure une idée d’avenir »

Billet philosophique

Roger Orlu / 26 février 2010

Nous avons aujourd’hui une nouvelle illustration de ce que nous disions la semaine dernière : en ces temps de crise intense de l’empire capitaliste, de nombreux économistes, philosophes, sociologues, politologues et autres experts en sciences humaines mettent l’accent sur les vertus du communisme et sur l’actualité des idéaux mis en valeur par Karl Marx au 19ème siècle. Cette illustration est incarnée par un article du philosophe français Alain Badiou paru dans "Le Monde" du 14 février dernier sous le titre "Le courage du présent" et que nous a transmis une amie. Voici de larges extraits de cet article, dont l’approche est très différente de celle que nous faisions vendredi dernier en parlant du communisme réunionnais. Mais il contient tout de même des concepts et des points de vue philosophiques intéressants. Nous vous en laissons juges. Les inter-titres sont de "Témoignages".

Face à nos temps désorientés, l’hypothèse communiste demeure une idée d’avenir, que les errements du 20ème siècle n’ont pas épuisée. (…)
Le temps présent, dans un pays comme le nôtre, depuis presque trente ans, est un temps désorienté. Je veux dire : un temps qui ne propose à sa propre jeunesse, et singulièrement à la jeunesse populaire, aucun principe d’orientation de l’existence.
(…) Si la période est déclarée pathologique, il n’y a rien à en tirer pour l’orientation elle-même, et la conclusion, dont nous constatons chaque jour les effets délétères, est qu’il faut se résigner, comme à un moindre mal, à la désorientation.
(…) Quels peuvent être alors aujourd’hui le principe et le nom d’une orientation véritable ? Je propose en tout cas de l’appeler, par fidélité à l’histoire des politiques d’émancipation, l’hypothèse communiste.

Une portion infime du temps

Notons au passage que nos critiques prétendent jeter aux orties le mot "communisme" sous prétexte qu’une expérience de communisme d’État, qui a duré soixante-dix ans, a tragiquement échoué.
Quelle plaisanterie !
Quand il s’agit de renverser la domination des riches et l’hérédité de la puissance, qui durent depuis des millénaires, on vient nous objecter soixante-dix ans de tâtonnements, de violences et d’impasses !
En vérité, l’idée communiste n’a parcouru qu’une portion infime du temps de sa vérification, de son effectuation.

Trois axiomes

Qu’est-ce que cette hypothèse ? Elle tient en trois axiomes.
D’abord, l’idée égalitaire. L’idée pessimiste commune, qui domine à nouveau ces temps-ci, est que la nature humaine est vouée à l’inégalité, qu’il est d’ailleurs dommage qu’il en soit ainsi, mais qu’après avoir versé quelques larmes à ce propos, il est essentiel de s’en convaincre et de l’accepter.
À cela, l’idée communiste répond (…) que le principe égalitaire permet de distinguer, dans toute action collective, ce qui est homogène à l’hypothèse communiste, et donc a une réelle valeur, et ce qui la contredit, et donc nous ramène à une vision animale de l’humanité.
Vient ensuite la conviction que l’existence d’un État coercitif séparé n’est pas nécessaire. C’est la thèse, commune aux anarchistes et aux communistes, du dépérissement de l’Etat. Il y a eu des sociétés sans État, et il est rationnel de postuler qu’il peut y en avoir d’autres. Mais surtout, on peut organiser l’action politique populaire sans qu’elle soit soumise à l’idée du pouvoir (…).
Dernier axiome : l’organisation du travail n’implique pas sa division, la spécialisation des tâches, et en particulier la différenciation oppressive entre travail intellectuel et travail manuel. On doit viser, et on le peut, une essentielle polymorphie du travail humain. C’est la base matérielle de la disparition des classes et des hiérarchies sociales.
Ces trois principes ne constituent pas un programme, mais des maximes d’orientation, que n’importe qui peut investir comme opérateur pour évaluer ce qu’il dit et fait, personnellement ou collectivement, dans sa relation à l’hypothèse communiste.

Vers une 3ème étape de l’hypothèse communiste

L’hypothèse communiste a connu deux grandes étapes, et je propose de dire que nous entrons dans une troisième phase de son existence.
L’hypothèse communiste s’installe à vaste échelle entre les révolutions de 1848 et la Commune de Paris (1871). Les thèmes dominants sont ceux du mouvement ouvrier et de l’insurrection.
Puis il y a un long intervalle, de près de quarante années (entre 1871 et 1905), qui correspond à l’apogée de l’impérialisme européen et à la mise en coupe réglée de nombreuses régions du globe.
La séquence qui va de 1905 à 1976 (Révolution culturelle en Chine) est la deuxième séquence d’effectuation de l’hypothèse communiste.
(…) De 1976 à aujourd’hui, prend place une deuxième période de stabilisation réactive, période dans laquelle nous sommes encore, et au cours de laquelle on a notamment vu l’effondrement des dictatures socialistes à parti unique créées dans la deuxième séquence.
Ma conviction est qu’inéluctablement, une troisième séquence historique de l’hypothèse communiste va s’ouvrir, différente des deux précédentes (…). Cette séquence aura en effet en commun avec la séquence qui a prévalu au 19ème siècle d’avoir pour enjeu l’existence même de l’hypothèse communiste, aujourd’hui massivement déniée. On peut définir ce qu’avec d’autres je tente de faire comme des travaux préliminaires pour la réinstallation de l’hypothèse et le déploiement de sa troisième époque.

Un seul monde

(…) Le témoin-clé de ce que nos sociétés sont évidemment in-humaines est aujourd’hui le prolétaire étranger sans papiers : il est la marque, immanente à notre situation, de ce qu’il n’y a qu’un seul monde.
Traiter le prolétaire étranger comme venant d’un autre monde, voilà la tâche spécifique dévolue au "ministère de l’Identité nationale", qui dispose de sa propre force de police (la "Police aux frontières").
Affirmer, contre un tel dispositif de l’Etat, que n’importe quel ouvrier sans papiers est du même monde que soi, et en tirer les conséquences pratiques, égalitaires et militantes, voilà un exemple type de morale provisoire, une orientation locale homogène à l’hypothèse communiste, dans la désorientation globale à laquelle seule sa réinstallation pourra parer.

Le courage

La vertu principale dont nous avons besoin est le courage. Cela n’est pas universellement le cas : dans d’autres circonstances, d’autres vertus peuvent être requises de façon prioritaire.
Ainsi, à l’époque de la guerre révolutionnaire en Chine, c’est la patience qui a été promue par Mao comme vertu cardinale. Mais aujourd’hui, c’est incontestablement le courage.
Le courage est la vertu qui se manifeste, sans égard pour les lois du monde, par l’endurance de l’impossible. (…) Il relève d’une morale du lieu, avec pour horizon la lente réinstallation de l’hypothèse communiste.

 Alain Badiou 

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