Alon filozofé

La philosophie réunionnaise ou les rencontres improbables

Billet philosophique

LB / 27 novembre 2009

José Macarty fut un des intervenants au colloque organisé le samedi 14 novembre dernier à Saint-Paul par le Cercle Philosophique Réunionnais sur le thème "Philosopher à La Réunion : quels enjeux ?". Il nous a fait parvenir la synthèse de son intervention. Nous la publions dans le cadre de cette chronique du vendredi. Les inter-titres sont de "Témoignages".

La philosophie réunionnaise existe. Elle transpire à travers toutes les structures de notre société et offre des outils conceptuels pour comprendre la complexité du monde d’aujourd’hui. L’originalité et la pertinence de ses approches la mettent en situation de formaliser des solutions aux problématiques de notre temps, et de dialoguer non seulement avec les grands courants de pensée mais aussi avec les recherches scientifiques les plus pointues. La contribution ci-après n’a pour ambition que d’inciter les Réunionnais à mettre en mots leur philosophie.

La philosophie peut être comprise comme la quête de la sagesse et de la vérité. La philosophie doit aussi éclairer le chemin, donner une direction, lancer des perspectives, élaborer aussi une méthodologie de la pensée et de la connaissance, suggérer des positionnements dans l’espace et le temps.
De ce point de vue, la philosophie réunionnaise existe, et pour la saisir dans toutes ses composantes, il faut explorer les œuvres collectives générées par la société réunionnaise : la culture, l’habitat, les relations sociales, l’économie, les sirandanes, les croyances, la politique, la cuisine, les modes de vie, l’urbanisme.
Ces œuvres collectives ne sont pas isolées les unes des autres, elles se situent toutes dans une même voie, dans le même « tao » et elles sont reliées entre elles par un fil conducteur.

Métissage et marronnage

Les deux ressorts principaux de la philosophie réunionnaise : le métissage et le marronnage.
Le métissage en premier lieu, c’est quoi ? C’est le mélange, le mélange des cultures, des sensibilités, les mariages mixtes, etc… Le métissage, c’est l’idée que la vérité, la sagesse, la performance naissent des rencontres.
Plus fondamentalement encore, le métissage, tel qu’il est vécu à La Réunion, c’est la rencontre des contraires. C’est par exemple la rencontre entre le visible et l’invisible, entre le Nord et le Sud, entre la santé et l’imaginaire, entre pratiques sociales et pratiques religieuses, entre le dit et le non-dit, entre le plein et le vide.
Ce métissage, en ce qu’il permet des rencontres improbables, invalide les notions de frontière entre les disciplines, de dichotomie ; il introduit la notion de continuum, de fertilisation croisée, de boucle récursive chère à Edgar Morin. http://weborama.com/2/page-fr-confidentialite.htmljavascript:wbo_close()javascript:wbo_display()javascript:wbo_hides()

L’autre déterminant de la philosophie réunionnaise : le marronnage.
Le marronnage, c’est la fuite des Noirs marrons dans les Hauts de l’île. Cette fuite correspond aussi à une forme de résistance. Une solution de survie. Mais fondamentalement, c’est la capacité d’être dans deux états à la fois. Dedans et dehors. On est dans la société officielle, mais également derrière le rideau de canne. On participe aux rites de la société civile, mais en même temps, underground, on développe ses pratiques particulières, ses relations sociales propres, ses solidarités, on expérimente un autre mode de vie. Cette capacité d’être dans deux états à la fois permet d’éviter les affrontements directs avec les autorités tout en préservant et en développant sa propre identité. Elle fait l’économie d’une confrontation avec l’autre et avec soi-même.

Une philosophie toujours opérante ?

La question est maintenant de savoir si la philosophie réunionnaise est toujours opérante aujourd’hui.
La réponse est oui.
Au niveau des nos institutions politiques, par exemple, avec le statut actuel, nous sommes pleinement Indianocéaniques, et en même temps Français et Européens. Nous sommes à la fois du Sud et du Nord.
C’est aussi le lien entre le visible et l’invisible, avec la vivacité des pratiques religieuses. Pas de frontière entre le réel et l’imaginaire. La capacité réunionnaise de dépasser les oppositions potentielles s’illustre également dans le dialogue des religions. Et cette capacité particulière trouve sa totale plénitude dans cette formule : « Nana in sèl Dié mé plusieurs zadorations ».
C’est aussi le nouveau marronnage qui permet à la société réunionnaise de garder une certaine forme de cohésion et de stabilité malgré un contexte de crise sociale, un taux de chômage extrêmement important, un parc de logements insuffisant. Et si, de fait, il n’y a jamais eu cette explosion sociale tant redoutée, c’est bien parce que de façon souterraine, des réseaux se mettent en place, d’autres modes de vie, d’autres solutions de survie.
On pourrait ainsi trouver dans la création culturelle, dans la pratique de la médecine traditionnelle, dans notre architecture de nombreux exemples de la prégnance de la philosophie réunionnaise dans le réel d’aujourd’hui. Ainsi, ce qui fait le charme de nos maisons créoles, c’est aussi le jardin. C’est le dialogue permanent du dedans et du dehors.

Un éclairage pour l’avenir ?


Pour autant, cette philosophie réunionnaise éclaire-t-elle l’avenir de La Réunion ?
Là également, la réponse est oui.
Elle éclaire notre vie politique. Qu’a-t-on constaté depuis des dizaines et des dizaines d’années : l’échec de la confrontation bloc contre bloc. Il y a toujours eu dans notre tradition politique, malgré les périodes de forte tension, malgré l’oppression, le dépassement des oppositions pour construire le rassemblement.
Autre exemple, quelle peut être la traduction moderne de ce marronnage qu’est le "békage de clé" ? C’est le TTS, autrement dit, le titre de travail simplifié. Il faut effectivement faire la promotion de ce TTS, qui a cette souplesse de fournir ponctuellement du travail tout en assurant la protection sociale du bénéficiaire.
Au niveau économique, il s’agirait de faire la rencontre de l’agriculture et de la culture. C’est le pôle de compétitivité agro-nutrition en milieu tropical. Il faut multiplier les financements publics et privés. C’est aussi favoriser le rapprochement entre les entreprises privées et les structures associatives. La rencontre de l’économie et de l’art et de l’esthétique. Rencontre de la finance et de la solidarité en favorisant le développement de l’épargne solidaire.
La philosophie réunionnaise dialogue également avec l’innovation technologique. « L’innovation apparaît comme un nouveau lieu de rencontre ». C’est ce que disait Richard Martorelle, l’ancien président de la Technopole. Il écrivait également : « il convient de n’exclure aucune rencontre, au risque de passer à côté d’une solution, d’une perspective, d’un nouveau souffle ».

Une philosophie de la rencontre

La philosophie réunionnaise dialogue avec la philosophie chinoise dans l’invalidation des frontières, dans la stratégie du contournement, et du faux semblant « dans oui na point batay », dans notre façon de ne jamais prendre les choses de face, toujours de biais. De ce point de vue, on ne peut difficilement comprendre certaines tactiques politiques, si on n’a pas lu “Sun Tzu” avec le sans forme, la notion fondamentale de combattre sans combattre et cette technique d’envoyer le chien sur le cochon et d’éviter l’isolement.
La philosophie réunionnaise dialogue aussi avec les grands courants de pensée en prenant parfois le contre-pied de certains concepts. Dans le droit fil de cette philosophie réunionnaise, il faudrait dire, « j’existe donc je pense » et « l’essence précède l’existence ».
Ainsi, notre philosophie est fondamentalement une philosophie de la rencontre. En d’autres termes, notre philosophie est réunionnaise parce qu’elle est une philosophie de la réunion.

José Macarty,
Coordination de la Semaine Créole

* Merci d’envoyer vos critiques, remarques et contributions afin que nous philosophions ensemble… ! temoignages@wanadoo.fr



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Messages






  • une philosophie réunionnaise existe. Elle puise son essence même dans notre histoire et surtout dans le marronnage. Marron je suis, marron j’existe en tant homme libre, qui pense qui installe une civilisation adaptée à mon milieu. En fuyant le ghetto côtier, j’instaure un mode de vie métissée basée sur cette dualité constructive : la montagne et le littoral gouvernemental : deux modes de vie différents mais conjointement liés. Ainsi, cette dualité, s’est toujours croisée dans notre mode de penser, de décider. Notre pensée politique s’inspire de cette dualité métissée dans le sens où toutes les décisions politiques notamment celles émanant du PCR se construisent dans l’île en fonction des besoins, des revendications de chaque Réunionnais dans un esprit de rassemblement pour ensuite s’inscrire dans les courants de pensées économiques, sociaux, politiques françaises, européennes et mondiales. Une philosophie réunionnaise libre, métissée qui résiste à cette mondialisation dévoreuse de toutes civilisations.

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