Alon filozofé

« La Rényon lé koupé an dé »

Billet philosophique

Roger Orlu / 7 mai 2010

Nous continuons à réfléchir les uns et les autres sur la « résistance créatrice » du peuple réunionnais face à l’occupant dominant du pays et sur ce qui devrait être la préoccupation essentielle en politique, à savoir le combat permanent contre l’idéologie dominante dans notre île, si nous voulons dégager de La Réunion toutes les traces de l’esclavage, de l’engagisme et de la colonisation. Pour alimenter cette réflexion individuelle et collective (1), nous voudrions évoquer aujourd’hui les "économies alternatives entre globalisation et localisme", qui fut le thème de la conférence-débat organisée ce mercredi dans le cadre des "Rencontres de Bellepierre" au lycée dionysien, à l’initiative du philosophe Arnaud Sabatier.

Voici comment était présentée cette rencontre, animée par Anaïs Bénard : « Le global, froid certes, mais égalitaire et efficace, ne doit-il pas être préféré au local, humain certes, mais partisan et figé ? L’entreprise capitaliste, fondée sur le profit et la hiérarchie, n’est-elle pas le seul modèle pertinent, le seul capable de s’adapter aux lois du marché ? La prise en compte du particulier des terrains et du quotidien des personnes impose que l’on revienne sur ces questions qui entremêlent l’économique, le sociologique et le politique ».

Oui aux coopératives

À ce sujet, Éric Ducroux, professeur de gestion et syndicaliste, a répondu à la question : « l’économie solidaire est-elle une alternative à l’économie capitaliste ? »
« De quels types d’entreprises l’économie solidaire est-elle composée ? » Selon Éric Ducroux, « les coopératives sont des exemples d’organisations différentes de l’entreprise capitaliste. Par leurs objectifs à contre-courant de la recherche du profit, par la répartition du pouvoir, elles se distinguent du secteur marchand fondé sur la rentabilisation du capital. Elles sont bien des entreprises économiques à part entière, tout en constituant des démarches citoyennes alternatives aux seuls intérêts de la mondialisation financière ».
Mais « sont-elles viables ? Sont-elles pertinentes ? ». Les réponses à ces questions étaient très positives et l’on peut donc se demander pourquoi les forces économiques, syndicales, politiques et associatives de La Réunion ne se lanceraient pas massivement dans la mise en œuvre d’une telle alternative au système en place. Voir par exemple la Coopérative ouvrière de La Réunion, fondée par des dockers au Port.

Lutter contre le clientélisme

Le second intervenant lors de cette conférence-débat fut Emmanuel Souffrin, anthropologue et directeur de l’ESOI (un cabinet d’études socio-ethnologiques de l’océan Indien) sur le thème : "La question du clientélisme dans l’action sociale à l’heure de la mondialisation".
Il a souligné qu’« une économie alternative passe nécessairement par une autre expérience de la production et de la consommation. À l’heure d’une certaine mondialisation et des échanges dits généralisés, l’interchangeabilité des personnes à des postes clés bouscule-t-elle les logiques de proximité et de clientélisme au sein des organisations ? »
On ne peut qu’approuver et soutenir cette analyse d’Emmanuel Souffrin sur les dégâts du clientélisme dans notre société. Et le combat contre cette forme de « corruption sociale » est indispensable.

Quel est le sens de ce vivre ensemble ?

Mais si l’on veut que ce combat soit efficace, ne faut-il pas analyser les fondements mêmes de cette société pour s’attaquer aux causes profondes de l’explosion sociale ou de l’implosion sociale qui menace le peuple réunionnais ? Ces fondements sont constitués notamment par « l’apartheid social » imposé par les classes dominantes à La Réunion. Ils sont résumés dans cette phrase célèbre d’un séga qui date déjà de quelques années : « La Rényon lé koupé an dé ».
En effet, le problème de fond est que notre société est coupée en deux mondes. D’un côté, nous avons une partie de la population qui bénéficie de revenus supérieurs à ceux de France, parce qu’ils sont complétés par ce que l’on appelait avant 1946 des primes coloniales. Ces primes sont justifiées par l’État en raison du coût de la vie, qui est plus élevé à celui de France. Un coût de la vie qui profite à des gens du même monde, dont les sur-rémunérations entraînent une assistance de luxe, où s’accumulent les biens fonciers, immobiliers et la surconsommation en voitures et autres équipements domestiques luxueux, en voyages touristiques etc.
De l’autre côté, nous avons une partie de la population (52%, officiellement) qui est obligée d’essayer de vivre sous le seuil national de la pauvreté ; une population privée d’emploi stable et correctement payé, de logement décent, de pouvoir d’achat correct. Ce "deuxième monde" rêve souvent de rejoindre le premier afin de bénéficier des mêmes privilèges et, si son illusion s’avère impossible, non seulement il n’a pas les moyens de vivre mais encore quelles sont ses raisons de vivre, quelles sont ses perspectives d’avenir ? C’est l’abandon.
Si la philosophie veut servir à quelque chose, ne peut-elle pas s’interroger sur le sens de ce vivre ensemble ? Et ne peut-elle pas contribuer à trouver des réponses transformatrices de cette société inhumaine — car néo-coloniale — par un nouveau contrat social et une nouvelle gouvernance, basée sur la démocratie et sur la solidarité réunionnaise ?
Peut-on parler de développement durable dans un pays si l’on y accepte la coupure de la société en deux par un partage inéquitable des richesses et des revenus ? Mais il faut être conscient que cette division sociale des Réunionnais est institutionnalisée par le pouvoir néo-colonial car elle lui permet de pérenniser sa domination. Lorsqu’un peuple dominé est divisé, qui est gagnant et qui en profite ?

 Roger Orlu 

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(1) Le dialogue est possible et parfois facile voire agréable pour favoriser cette réflexion collective, s’il y a une volonté partagée de se mettre d’accord sur l’essentiel.


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