Alon filozofé

Michel Serres, droit au but… contre la crise !

Billet philosophique

Témoignages.re / 9 octobre 2009

Allons continuer à jouer au foot… en philosophant, à l’image de Lilian Thuram, notre penseur actif de vendredi dernier, qui allait « droit au but… contre le racisme ! ». Ce sera avec un grand philosophe français, Michel Serres, né en 1930, qui, lui, va droit au but… contre la crise socio-économique et environnementale en prônant des changements radicaux. Cette semaine, un ami de "Témoignages" nous a envoyé une interview de ce membre de l’Académie française et professeur à l’Université Stanford aux États-Unis, parue dans le quotidien parisien "Le Figaro" le 25 septembre dernier. Voici de larges extraits de ce texte, avec des inter-titres de "Témoignages".

Quel est, selon vous, le plus grand bouleversement de ces dernières décennies ?
— Michel Serres : Il y a eu une série d’événements tellement marquants qu’on ne les a pas vus. Quand la part des paysans est tombée de 70 % à 2 %, cela a marqué une rupture avec une situation qui durait depuis le néolithique. Quand les antibiotiques sont arrivés, subitement on ne mourait plus d’une méningite ou de la tuberculose. Résultat, l’espérance de vie a bondi. Ces bouleversements ont eu pour effet de changer non seulement notre rapport à l’environnement, mais également au corps. (…) La révolution industrielle, à côté de cela, ce n’est rien du tout. J’ai l’impression qu’on n’a pas conscience de tout cela.

« Penser autrement, dépasser les habitudes »

Quel regard portez-vous sur la crise à laquelle le monde est en proie depuis quelque temps ?

— Ce qui est frappant, c’est qu’aucune institution n’a changé malgré ces bouleversements : nous avons les mêmes hôpitaux, les mêmes écoles, les mêmes structures politiques… C’est cela, la vraie crise. La crise économique, à côté, c’est un épiphénomène, un petit symptôme, une toute petite ride sur la surface de l’histoire. Cette crise économique et financière est importante, mais ce n’est qu’un point particulier comparé à l’énorme crise que nous traversons. (…)

Que faudrait-il changer, selon vous ?
— Si vous prenez du recul, il faudrait tout changer dans nos institutions. (…) Car le cirque politico-médiatique est, lui, hors du réel. Il existe un décalage extraordinaire. Idem pour l’université. (…) Il y a des choses qui commencent un peu à changer (…). Les changements se feront, mais les institutions sont des dinosaures. (…)

Pensez-vous que la morale et l’éthique puissent apporter des réponses à la crise économique ?

— Vous pensez que la simple morale va empêcher les traders de s’en mettre plein les poches ? Bien sûr que non ! Mais ce n’est pas le bonus des traders qui est en question. L’important, c’est d’avoir le courage de penser autrement, de dépasser les habitudes. Dans les périodes de crise, il n’y a qu’une seule chose qui nous perdra, c’est de penser comme tout le monde. (…)

« Une révolution politique sans précédent »

Comment expliquez-vous par ailleurs la force du mouvement positiviste sur le changement climatique, qui dépasse largement le champ des sceptiques ?

— 7% des humains sont responsables de 55% de la pollution. Or, ce sont les plus riches. Ce sont donc eux qui naturellement alimentent le courant des sceptiques. Et les plus fortunés des pays émergents y ont également intérêt. (…) Un de mes amis, qui travaille pour un groupe pétrolier américain, m’a dit que son groupe dépense 1 million de dollars pour l’environnement et 20 millions de dollars pour la publicité sur ce que fait ce groupe sur l’environnement. C’est ça la société du spectacle. (…) Cela pose un problème philosophique très important : l’environnement est encore aujourd’hui un lieu de non-droit. Comment faire porter des règles de droit sur des lieux de non-droit ? (…)

Vous pensez que le sommet de Copenhague sur le climat peut constituer un tournant, un révélateur ?

— (…) Il faut d’urgence lancer une institution mondiale dédiée à l’environnement composée de savants (…) qui s’intéresse à l’eau, l’air, le feu, la terre et les vivants… Je l’appelle "Wafel", avec les initiales de ces cinq mots en anglais. Il faut faire entrer le monde dans la politique ; car aujourd’hui, le monde est hors de la politique. On est perpétuellement dans un jeu entre deux êtres humains ; or, il faudrait faire entrer un troisième intervenant dans toutes les relations : le monde réel. C’est le monde qui nous battra tous. Cela demande une révolution politique sans précédent.

* Merci d’envoyer vos critiques, remarques et contributions afin que nous philosophions ensemble… ! temoignages@wanadoo.fr


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