Alon filozofé

« Mon péi, mon nasion »

Billet philosophique

Témoignages.re / 23 décembre 2011

De nombreux événements viennent de se produire ces derniers temps, qui illustrent à quel point la résistance du peuple réunionnais au rouleau compresseur de l’assimilation continue de s’exprimer et de faire avancer l’affirmation, les valeurs et l’expression des richesses de l’identité réunionnaise. Cela prouve à quel point les Réunionnaises et les Réunionnais sont capables de philosopher et de penser par eux-mêmes, en cultivant leur esprit critique par rapport à ceux qui essaient de leur faire croire n’importe quoi et de les aliéner en envoyant leur cerveau à 10.000 km, là-bas en France…

Depuis sa fondation en 1959, le Parti communiste réunionnais s’est battu notamment pour la reconnaissance et la valorisation de l’identité spécifique de notre peuple, car c’est un moyen essentiel pour réellement appliquer la décolonisation du pays, proclamée par la loi Vergès-Lépervanche du 19 mars 1946. En effet, les divers gouvernements qui se sont succédé depuis le vote de cette loi demandée par la majorité des Réunionnais ont donné en grande partie un contenu néo-colonial à la transformation de La Réunion en département, au profit d’une bourgeoisie métropolitaine et "péi".
Ce combat « pour en finir avec l’oppression coloniale » est notamment exprimé par Paul Vergès lors d’un meeting en 1963 et repris dans le film "Sucre amer" de Yann Le Masson, diffusé ces jours-ci par le Cercle philosophique Réunionnais (CPR) dans le cadre de la Journée mondiale de la Philosophie, sur le thème de "la résistance réunionnaise" : « Anou Rényoné, nout zansèt lé afrikin : zot i sort péi Lafrik ; nout zansèt lé zindien : zot i sort Lind ; nout zansèt lé malgash : zot i sort Madagascar ; nout zansèt lé osi fransé : zot i sort an Frans. Solman, fo pa pèrsone i ésèy fé in tri dan nout bann zansèt. Anou, nou lé bienèz sat la sort Lafrik, sat la sort Lind, konm sat la sort an Frans. Oui, anou Rényoné, nou lé zanfan blan, noir, malgash, zindien, soman nou lé dan nout péi, nou lé fièr d’sa, nou, nout kalité Rényoné. É ni vé toudbon i réspèk nout lonèr dan nout péi ». (1)

« Nous libérer des esclavages modernes »

Ce combat pour notre identité — et tous les droits qui vont avec, notamment le droit à la responsabilité — est évoqué dans le "Manifeste pour une pensée créole réunionnaise" publié par le CPR (2), qui cite en particulier Mgr Gilbert Aubry et son "Hymne à la créolie" de 1978. Ce responsable religieux et poète réunionnais a participé lundi dernier à Saint-Paul à une rencontre littéraire, animée par le journaliste Jean-Régis Ramsamy, avec Issa Asgarally, le responsable à l’Île Maurice de la Fondation Interculturelle pour la Paix, sur la question des « passerelles entre la créolie et l’interculturel ».
Lors de cet échange très intéressant, les deux personnalités ont souligné chacune à sa façon à quel point « nous avons besoin de nous libérer des esclavages modernes » et que dans cette lutte de libération de nos peuples par rapport au « formatage de nos sociétés en fonction de la métropole » et au monoculturalisme, il est important de promouvoir notre interculturalité et notre intraculturalité ; d’autant plus que « nous avons un avenir à construire ensemble et que cet avenir se bâtira dans l’océan Indien et non en Europe ».
Voilà des propos très positifs. À ce sujet, n’oublions pas l’œuvre accomplie déjà depuis 5 ans par l’E.P.I. (Espace pour Promouvoir l’Interculturel), une association réunionnaise présidée par Reynolds Michel.

« Maloyas pour la liberté »

Autre point positif dans l’actualité : la Fèt Kaf a eu un contenu plus riche et constructif que ces dernières années. En effet, dans le cadre de "l’Année d’Élie", consacrée à la célébration du 200ème anniversaire de nos ancêtres esclaves dans la région de Saint-Leu, un grand nombre d’associations et d’institutions ne se sont pas contentées du côté festif, sirupeux et sans perspectives transformatrices de notre société pour ce 20 Désanm ; elles ont souligné que la Fête réunionnaise de la Liberté doit vraiment être une occasion pour faire avancer le combat du peuple réunionnais pour sa libération, sinon elle ne sert à rien sauf au "biznèss".
À ce sujet, nous devons saluer la renaissance du groupe Maronèr Koméla de Franswa Sintomèr et Jean-Claude Viadère, qui vient de sortir un album de « maloyas pour la liberté » intitulé "Fahafana". Et comment ne pas exprimer aussi notre bonheur d’écouter, voir et lire l’œuvre magnifique produite ces jours-ci par Davy Sicard sous le titre "Mon péi" ? Ce grand artiste a décidé de consacrer ses talents à la production de chants qui appellent à l’union et à la solidarité des Réunionnais pour construire librement leur avenir. Oui Davy, « alor isé, isé, isé mon paviyon, koulèr mon péi, mon nasion »… !

Roger Orlu

(*) Merci d’envoyer vos critiques, remarques et contributions afin que nous philosophions ensemble… ! redaction@temoignages.re

(1) Version en créole extraite du livre "La Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise" – 2009 – Somogy Éditions d’Art.
(2) Le livre est disponible en librairie (12 euros), distribué par Océan Éditions. Il peut aussi être téléchargé sur le site Numilog en version ebook pour 6 euros.


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