Alon filozofé

Non au carriérisme et aux ambitions égoïstes, oui au militantisme pour le bien commun

Billet philosophique

Roger Orlu / 29 octobre 2010

Vendredi dernier, nous avons mis en avant le concept de “décisions collectives” soutenu par Jean Ziegler, vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme à l’ONU, pour réaliser les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) d’ici 2015. Ce défi était également posé sur le plan réunionnais. Et en conclusion, nous posions la question : koman ni fé ? Continuons à réfléchir ensemble à ce problème.

Lorsque Jean Ziegler nous appelle à lutter chaque jour « contre la dictature mondiale du capital financier et les ravages qu’il impose à la planète », nous devons prendre conscience que nous sommes confrontés chaque jour — sur le plan individuel comme sur le plan collectif — à un obstacle essentiel à surmonter, à savoir : l’idéologie dominante. Cette idéologie est faite d’idées, de valeurs, de principes et de préoccupations qui déterminent nos comportements et nos attitudes, notamment par rapport aux autres (personnes, groupes, peuples).
Or cette idéologie dominante, qui pénètre dans notre cerveau et gangrène nos relations personnelles et sociales, est celle des classes dominantes, comme l’a expliqué le philosophe Karl Marx. Celle de la bourgeoisie consiste à cultiver l’égocentrisme, l’intérêt égoïste, le chacun pour soi, la compétitivité dans la réussite sociale pour accumuler toujours plus de fric et de biens, consommer toujours plus, appliquer la loi du plus fort et du profit maximum.
L’idéologie de la bourgeoisie néo-coloniale, à laquelle nous sommes toujours confrontés 64 après l’abolition du statut de colonie de La Réunion, s’inscrit dans cette logique, en y ajoutant l’aliénation, l’assimilation et l’intégration politico-culturelles, qui bafouent voire interdisent la reconnaissance et la valorisation de l’identité spécifique d’un peuple, le peuple réunionnais. En effet, selon cette stratégie, même si nous avons nos pieds ici, nous devons avoir notre tête à 10.000 km : il n’est pas question de penser en Réunionnais pour l’intérêt général des Réunionnais, c’est Paris qui décide, coupe et tranche les choses essentielles. Et tant que les plus nantis profitent de ce système totalitaire, tout est mis en place pour tenter de faire en sorte que tous les Réunionnais soient soumis à ces règles des nouveaux maîtres.

« Vigilance identitaire »

On voit les résultats de ce rouleau compresseur et discriminatoire : le chômage, la précarité, l’exclusion et les inégalités augmentent. En même temps, le monde socio-économique, administratif, médiatique, culturel, sportif, associatif et politique est de plus en plus pourri par le fric et “kariaté“ par cette idéologie, selon laquelle la priorité est la recherche de l’intérêt personnel.
Pour une grande partie des responsables et acteurs de ce milieu, le plus important est de s’enrichir toujours davantage et non pas d’agir pour transformer la société au service de l’intérêt général et d’abord des plus pauvres. Si l’on veut réellement améliorer notre vivre ensemble, y a-t-il une autre solution que de dire non au carriérisme et aux ambitions égoïstes, mais oui au militantisme pour le bien commun ?
Les dirigeants d’un parti politique réunionnais, le parti communiste, ont toujours prôné ce point de vue. C’est logique car c’est cela l’essence du communisme : la priorité au bien commun. Mais dans les différents secteurs cités plus haut, des personnes physiques et morales se battent aussi pour achever la décolonisation de La Réunion.
À ce propos, nous voudrions citer un livre publié l’an dernier par Zarlor Éditions sous la direction de Laurent Médéa. Dans cet ouvrage collectif intitulé “Identité et société réunionnaise. Nouvelles perspectives et nouvelles approches”, le sociologue et président du Cercle Philosophique Réunionnais souligne l’importance de la “vigilance identitaire”.
Il écrit : « Cette vigilance permettrait d’entrecroiser et d’imbriquer chaque classe sociale et ses sujets dans le champ social réunionnais, d’apprendre à mieux reconnaître les différentes identités constitutives de l’identité collective des groupes ethniques et d’isoler pour les rejeter toutes les idéologies racistes et dominantes ». Laurent Médéa conclut que cette vigilance « renforcerait l’identité collective et permettrait de donner naissance à une identité nationale réunionnaise, c’est-à-dire une identité collective et autonome qui serait une alternative à l’identité française hégémonique ».

« Lèv ! Lèv ! Lèv ! »

Dans ce même livre, l’historienne Françoise Vergès souligne également l’importance du contenu social et régional à donner à ce combat, en exaltant le concept de “solidarités”. Selon la présidente du Comité Pour la Mémoire de l’Esclavage, « la société réunionnaise se doit de reconstruire ce qui la fonde » et « la solidarité ne va pas sans la responsabilité ». Elle ajoute : « Il faut oser se projeter plus loin que l’île, se souvenir que nos meilleures conditions de vie côtoient la misère et des formes d’exploitation dures et inhumaines, et donc que nous avons le devoir d’être solidaires ».
Mardi soir, au Théâtre Canter du Campus universitaire du Moufia, Thierry Gauliris a donné un magnifique concert avec ses amis du groupe Baster. Et il a plaidé dans le même sens en lançant de nombreux appels contre l’individualisme : « Nou arète fé plèr limanité », « alon kiltiv nout pansé », « rouvèr nout zyé », « lèv ! lèv ! lèv ! ». Ébin alon levé ansanm… ! Alon sov KOI … !

Roger Orlu

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