Alon filozofé

« Nou lé kapab pou nout péi »

Billet philosophique

Roger Orlu / 17 juin 2011

Aussitôt après les violentes attaques lancées le 8 juin dernier par Didier Robert dans le "Sept Neuf" de France Inter contre l’enseignement du créole, "Témoignages" a publié plusieurs articles pour souligner la gravité de ce positionnement du président de la Région Réunion. Nous avons également publié les protestations des élus de l’Alliance contre ces attaques antiréunionnaises, ainsi que les critiques exprimées à ce sujet par Aude-Emmanuelle Hoareau, présidente du Cercle philosophique réunionnais.

Afin de poursuivre la réflexion à ce propos, nous allons reproduire des extraits de l’entretien qu’a eu dans le cadre de cette même émission l’enseignant, écrivain et militant culturel réunionnais Jean-François Sam-Long. Interrogé en direct à La Réunion par le journaliste de France Inter, le président de l’Union pour la défense de l’identité réunionnaise (UDIR) a clairement répliqué aux déclarations de l’élu sarkozyste, pour qui enseigner le créole dans les écoles réunionnaises « est un combat d’arrière-garde » et cela « n’a que peu de signification », « c’est un combat passéiste. (…) Défendre l’identité réunionnaise, défendre le créole, comme Jean-François Sam-Long le dit, n’a aucun sens ».
Eh bien voici des extraits de ce qu’a dit le président de l’UDIR (les intertitres sont de "Témoignages"). Ils confirment la justesse du combat mené depuis des dizaines d’années, voire des siècles par les Réunionnais anticolonialistes et combattants de la liberté. C’est aussi le message porté par nos jeunes compatriotes qui ont présenté lundi dernier leur projet du Festival international de la jeunesse réunionnaise, le 14 juillet prochain à Saint-Louis, intitulé : « Nou lé kapab pou nout péi ».

Une prise de conscience à prendre

« L’identité réunionnaise a toujours besoin d’être défendue parce qu’elle est sans cesse en construction. Ce n’est jamais quelque chose de gagné d’avance du fait que la société bouge, la société réunionnaise, française… (…), par conséquent, comme nous sommes à l’ère de la mondialisation, rien n’est acquis, tout est à défendre.
(…) L’identité réunionnaise, nous la défendons depuis plus de 30 ans et surtout nous essayons de la construire d’année en année avec les collectivités locales, avec la population réunionnaise. (…) Et puis on s’est battu pour que la langue créole soit reconnue dans les écoles, collèges et lycées ; moi-même j’étais chargé de mission aux LCR (Langues et cultures régionales) et je suis intervenu au niveau du second degré (collèges et lycées) pour un enseignement du créole dans les établissements scolaires.
(…) Il nous faut ici un coup de pouce de la part des politiques, parce qu’il nous faut cette langue-là, le créole, parce qu’elle est constitutive de l’identité réunionnaise. On ne peut pas construire l’identité d’un peuple en ignorant la langue maternelle de 85% des Réunionnais, de ceux qui vivent dans ce pays. Ce n’est pas possible. Et je crois qu’il y a une prise de conscience à prendre ; c’est la raison pour laquelle, aujourd’hui encore, rien n’est acquis et nous continuons à nous battre pour la reconnaissance de l’identité réunionnaise.

Le créole dans la lutte contre l’illettrisme

(…) Il ne s’agit pas d’amener les jeunes Réunionnais à apprendre le créole pour aller communiquer avec la France, l’Europe, les États-Unis, ce n’est pas ça du tout. Il s’agit de les amener à apprendre la langue créole, c’est-à-dire à retrouver leur fierté, à également se construire intérieurement, avoir plus de confiance en eux et qu’ils aillent dans tous les pays du monde en étant fiers de ce qu’ils sont. La fierté passe par la reconnaissance de la langue maternelle. Je crois que c’est extrêmement important.
Et ensuite, (…) nous avons à La Réunion un problème extrêmement grave sur le plan de l’illettrisme, avec 120.000 illettrés, et on s’est aperçu après des expériences faites dans des établissements scolaires qu’en passant par la langue créole, c’est-à-dire en débloquant la parole de l’enfant, on réussit à l’amener vers le français, vers l’anglais, vers le tamoul, le chinois, l’espagnol. Je crois que là, il y a tout un aspect pédagogique qu’il ne faut pas mépriser (…).
Il faut prendre en compte le créole pour régler ce problème d’illettrisme, car avec 120.000 illettrés qui grèvent la population réunionnaise et qui vont poser un problème dans 10 ans quand ces jeunes vont arriver sur le marché de l’emploi, sans formation, sans aucune fierté, sans aucune reconnaissance par rapport à soi, on va aboutir à des désordres sociaux. Ce que nous voulons, c’est éviter justement ce désordre social. (…) »

Roger Orlu

(*) Merci d’envoyer vos critiques, remarques et contributions afin que nous philosophions ensemble… ! redaction@temoignages.re


Kanalreunion.com