Alon filozofé

Nou lé sak nou fé

Billet philosophique

Roger Orlu / 2 janvier 2010

Depuis des mois, les médias de l’oligarchie néo-coloniale dans l’île se font l’écho du débat — aux objectifs politiciens et électoralistes — lancé par le pouvoir sur "l’identité nationale" en France. Pour commencer, passons sur les dérives racistes et anti-immigrés scandaleuses auxquelles donne souvent lieu ce débat. Cela illustre les contradictions auxquelles est confrontée la société française.
Par ailleurs, constatons que les Réunionnais ne se sentent pas concernés par ce débat métropolitain importé ici. Parce que pour eux, la question identitaire réunionnaise n’a pas grand chose à voir avec celle de l’Hexagone. Cela confirme bien la spécificité de l’identité culturelle réunionnaise par rapport à celle de ce que certains appellent la Métropole et d’autres la France.
Cela illustre aussi à quel point le niveau de la conscience politique du peuple réunionnais s’est élevée depuis l’abolition du statut colonial du pays en 1946. En effet, l’assimilation néo-coloniale, que certains ont voulue et continuent à vouloir perpétuer, a reculé (même si elle persiste encore dans une partie de la population dominée ou complice du système en place). Aujourd’hui, les Réunionnais sont de plus en plus conscients et fiers de leur identité particulière, comme de leur vocation à assumer de plus en plus leurs responsabilités dans la gestion de leurs affaires.

 « Être Réunionnais » 

Ceci dit, il est impossible de régler en quelques lignes cette question générale de l’identité. D’autant plus qu’elle est très complexe et que de nombreux angles d’approche sont possibles. Donc, voici juste quelques réflexions — très critiquables — à ce sujet. Elles ont été motivées par un courrier de lecteur paru récemment dans un quotidien de l’île.
Cette personne évoque l’essai romanesque que vient de publier l’agronome réunionnais et docteur en économie, Edmond René Lauret, sous le titre "Aïna". Elle accuse l’auteur de « cultiver une certaine impertinence, voire plus, envers les Métropolitains, à qui il semble contester la qualité de Réunionnais ». Et elle justifie sa critique en citant l’auteur : « Il ne suffit pas plus de vivre aux îles vierges pour être vierge, que de vivre à La Réunion pour être Réunionnais ».
Eh bien, où est le problème ? Suffit-il de vivre ici pour avoir, recevoir ou se se donner l’identité réunionnaise ? Être Réunionnais n’est-ce pas avant tout penser et agir en Réunionnais au service du peuple réunionnais ? Ceci dit, comme nous allons le voir, les choses sont plus compliquées qu’on le croit parfois au sujet de ce concept d’identité.

Qui suis-je ?

Tout d’abord, nous pouvons rappeler que la question identitaire concerne notre être, donc ce que nous sommes : mon identité est qui je suis ou ce que je suis. Notre identité est la définition ou la signification de notre essence, de notre être, de notre nature, ou du moins de la façon dont nous considérons qui nous sommes. Elle répond à la question : qui suis-je ?
Ensuite, l’identité est à la fois une question individuelle et collective : elle concerne chaque personne car chacune a sa propre identité, assimilable à aucune autre ; et en même temps, cette identité est partagée avec d’autres : par exemple, je fais partie de telle famille, j’appartiens à tel peuple. De même, chaque groupe ethno-culturel ou religieux, chaque peuple a sa propre identité, ses spécificités identitaires et culturelles ; et en même temps, chaque être humain, comme chaque collectivité, a quelque chose de commun avec toute l’humanité. Même si nous sommes tous différents (mais égaux en droits), nous avons une identité commune : nous sommes tous des humains, nous appartenons tous à l’espèce humaine, appelée par les scientifiques "homo sapiens sapiens".
En outre, notre identité dépend en partie de chacun d’entre nous, chaque personne ou communauté étant libre de choisir elle-même qui elle est, comment elle se définit. Mais dans le même temps, notre identité est aussi, en partie, déterminée voire fixée par d’autres, à travers leurs regards, leurs qualifications, les lois et règlements, etc.
En plus, l’identité concerne différents aspects de la personne ou d’une collectivité. Par exemple, je suis un homme ou une femme, une fille ou un garçon, un marmay, un jeune, un adulte ou un granmoun ; je suis un Créole, un Zorèy, etc…, un Portois ou un Dionysien, in moun lé o, in moun lé ba, etc…, un ouvrier, un patron, un fonctionnaire, etc…, un élève, un étudiant, un employé, un chômeur ou un retraité, etc. Nous pourrions ajouter bien d’autres qualificatifs ou référents identitaires, car notre identité personnelle ou collective dépend de très nombreux éléments liés à nos lieux de vie, à nos conditions de vie, au déroulement de notre existence, à ce que nous faisons durant une journée et au cours de notre vie.
Enfin, et cela découle de ce que nous venons de dire, l’identité a — à la fois — des références ou des définitions fixes et des évolutions. Par exemple, notre nom et notre prénom, qui expriment en partie notre identité, sont généralement les mêmes tout au long de notre vie et même après (sauf les femmes qui changent de nom à leur mariage !). Mais ce que nous sommes a — à la fois — une certaine continuité et évolue constamment, se transforme tout au long de notre existence. De même l’identité d’un peuple a une certaine continuité (avec sa langue, son histoire, sa culture…) et une évolution constante. Et même l’humanité, avec son cerveau entre autres, n’a pas fini d’évoluer.

Notre identité est liée à nos actions

En conclusion, nous pourrions dire tout d’abord que la question identitaire est importante dans notre existence : individuellement et collectivement, nous avons souvent besoin de savoir qui nous sommes et d’où nous venons pour mieux savoir et décider où nous allons. C’est également une question très complexe, où une des contradictions permanentes à surmonter dans nos relations avec nous-mêmes, comme avec les autres, est celle de la diversité et de l’unité. C’est un défi quotidien et permanent à relever pour chaque personne, pour chaque communauté humaine comme pour l’ensemble de l’humanité : comment concilier la richesse de la diversité et l’indispensable unité ? D’où l’importance capitale de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise, qui contribuera à rendre ce service public indispensable à notre peuple et à toute l’humanité.
Dernière idée de cette conclusion : une façon de résoudre la question de l’identité consiste à faire le lien entre l’être et le faire. Autrement dit, l’on est ce que l’on fait. Cela signifie que l’on n’est jamais définitivement ceci ou cela, untel ou unetelle. Notre identité est liée à nos actions. Par exemple, on est communiste si l’on applique les principes et les valeurs du communisme et pas seulement si l’on affiche cette étiquette ou si on nous la colle. Bref, comme on dit en créole réunionnais, nou lé sak nou fé.
Et la pensée de l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, citée par Roger Ramchetty, président du Conseil de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement, dans sa carte de vœux pour 2010 va dans le même sens : « L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence ». Lé gayar, non ?

Roger Orlu

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