Alon filozofé

Nout lang, nout kiltir èk nout nasyon i avans

Billet philosophique

Roger Orlu / 21 juin 2013

Les "faits divers", souvent très pénibles voire tragiques, dont nous parlent chaque jour des médias, même si leurs causes sont rarement analysées par ces derniers, prouvent à quel point notre société réunionnaise est victime d’injustices et de contradictions gravissimes, que les conservateurs ne veulent absolument pas surmonter. Mais c’est dans leur logique, car au-delà de leurs beaux discours, ils ont d’autres priorités… Sur le plan culturel, notre patrie est aussi victime de contradictions difficiles à dépasser, avec le poids de l’illettrisme, de l’assimilation jacobine néo-coloniale, de l’infériorisation de notre culture, de la négation de l’identité spécifique du peuple réunionnais, etc. Malgré tout, la résistance réunionnaise ne cesse de porter des fruits positifs.

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Maximin Boyer et Daniel Didier, qui ont réalisé le magnifique album "Nout patrimoine". « La Réunion continue aujourd’hui, malgré l’adversité, à se forger un tempérament aussi solide que le basalte dont elle est issue ».

Un des signes — parmi bien d’autres — du poids du jacobinisme français dans notre pays est le langage officiel constamment utilisé lorsqu’on parle de la "métropole" ou de "l’hexagone" au lieu de la France, tandis que ce qui concerne La Réunion est qualifié sans cesse de "local" (produits "locaux", actualité "locale", etc.) et que l’on appelle "national" tout ce qui concerne à la fois la France et les pays des Outre-mer, alors que ce ne sont pas les mêmes territoires et que pour nous, ici à La Réunion, c’est bien sûr la France qui est située "outre-mer". En même temps, nous devons être conscients que ce centralisme géo-politique et cet assimilationisme identitaire sont liés à une politique socio-économique dominée par l’apartheid social, aux diverses formes de racisme héritées de notre histoire comme aux autres discriminations et au non-respect des droits humains dans notre pays par le système néo-colonial en place.

Voilà pourquoi il est très positif qu’une organisation comme l’Association Réunionnaise d’Education Populaire (AREP), qui se bat depuis 50 ans pour «  accroître la démocratie participative, afin d’inscrire le développement d’un territoire et de ses habitants dans le projet d’une société plus juste et plus solidaire », organise aujourd’hui un forum sur trois thèmes aussi importants :

« Quelle place pour les jeunes dans la société réunionnaise ? Quelle place pour les exclus ? Quelle place pour la parole citoyenne ? ».

Un accord sur la graphie créole

Autre point positif — parmi bien d’autres — dans notre actualité : pour la première fois, après des dizaines d’années de luttes de militants culturels et politiques réunionnais pour le respect, la valorisation et l’enseignement de notre langue créole, une ministre de la République française vient de nous dire qu’elle est d’accord pour faire appliquer ce projet par le gouvernement. Cela est d’autant plus important qu’après des décennies d’affrontements et de polémiques stériles entre militants culturels, écrivains et linguistes, un très large consensus est en cours de réalisation sur une orthographie de la langue maternelle réunionnaise.

Suite à plusieurs mois de travaux collectifs entre un grand nombre de spécialistes de cette problématique, un accord a été conclu entre tous ces acteurs pour élaborer une préconisation graphique dans les semaines à venir. Et comme l’a souligné le 10 mai dernier Roger Ramchetty, le président du Conseil de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement qui coordonne ce groupe de travail, « cette graphie sera transparente, compréhensible, consensuelle et efficace pour l’enseignement, mais elle ne sera pas figée ni sacralisée et restera toujours améliorable ».

Des trésors de notre peuple

Cette entente entre Réunionnais, on la constate également de plus en plus dans la célébration du 350ème anniversaire de la naissance de notre peuple. En effet, au-delà de la diversité des approches sur tel ou tel aspect de notre parcours depuis 350 ans, de plus en plus de nos compatriotes sont fiers de leur réunionnité et savent que même si certaines personnes ayant commencé à fonder ce peuple en 1663 étaient considérées de fait par leurs maîtres colonialistes comme des « meubles », tel que c’est écrit dans la loi du crime contre l’humanité que fut l’esclavage ("Code Noir" appliqué ici en 1724), elles étaient des êtres humains porteurs de valeurs essentielles comme la solidarité, la résistance et la responsabilité.

Voilà des trésors de notre peuple, qui sont toujours à valoriser et qu’exaltent deux artistes dans un magnifique album intitulé "Nout patrimoine", « résolument engagé au service de La Réunion et des Réunionnais ». Il s’agit de Maximin Boyer et Daniel Didier, qui nous disent avec force qu’il faut continuer à lutter ensemble pour en finir avec « les amalgames » et faire en sorte que nout lang, nout kiltir èk nout nasyon i avans touzour.

Roger Orlu

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