Alon filozofé

Nout viv ansanm à l’honneur et en débat

Billet philosophique

Témoignages.re / 26 juillet 2013

Cette semaine, la chaîne de télévision France Ô a diffusé à plusieurs reprises un documentaire passionnant et très intéressant intitulé "La Réunion, les secrets du vivre-ensemble". Ce film de 51 minutes, réalisé cette année par Isabelle Gendre, montre comment, en 350 ans, le génie populaire réunionnais a su faire face aux multiples actions inhumaines des classes dominantes pour diviser et donc dominer notre peuple afin d’en profiter au maximum. Cette résistance des plus pauvres pour faire respecter leurs droits et leur dignité s’est faite notamment par leur culture de l’union et de la solidarité, dans le respect de la diversité, autrement dit, dans l’interculturalité réunionnaise. Mais qu’en est-il aujourd’hui de cet acquis face aux nouveaux défis à relever ?

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Une image du film "La Réunion, les secrets du vivre-ensemble". Un documentaire à voir sur le site internet de France Ô.

Dans ce "billet philo", nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises la problématique du "nout viv ansanm" ici à La Réunion. Or ses qualités sont vraiment mises à l’honneur dans ce documentaire de France Ô, notamment par la grande variété des personnes qui interviennent à ce sujet, parfois de façon très touchante.

En effet, un grand nombre d’artistes, de cuisiniers et d’autres acteurs de la société civile exaltent « le trésor inestimable » que représente l’harmonie réalisée par la grande majorité de nos ancêtres — aux origines diverses —, grâce aux nombreux liens d’amitié et aux échanges fraternels qu’ils ont su créer face aux exploiteurs diviseurs. Parmi les témoins de ce vivre-ensemble réunionnais, il y a également de nombreux responsables religieux qui, des mosquées aux églises et chapelles chrétiennes, en passant par les temples hindous et autres pagodes, nous expliquent comment et pourquoi les fidèles de nos diverses communautés religieuses ont su éviter les guerres de religion dans notre pays, comme il y en a hélas beaucoup ailleurs.

Un problème essentiel

En même temps, ces représentants des croyants soulignent avec raison que rien n’est parfait et que, plus que jamais, il faudra développer le dialogue inter-religieux dans le pays pour améliorer la fraternité réunionnaise face aux tentations communautaristes et sectaires. L’un d’eux, le Père jésuite et anthropologue Stéphane Nicaise, va encore plus loin et met en avant les graves problèmes sociaux dont souffre la majorité du peuple réunionnais, pour mettre l’accent sur les contradictions entre les inégalités sociales imposées au pays et notre vivre-ensemble.

Cette analyse pertinente est très importante et il faut la faire connaître afin d’une part que le maximum de nos compatriotes soient conscients de ce problème essentiel et d’autre part qu’ils se rassemblent pour le combattre et prennent le pouvoir de le résoudre. En effet, comment construire une société réunionnaise harmonieuse si les Réunionnais eux-mêmes — et les plus pauvres avant tout — ne peuvent pas prendre les décisions spécifiques pour en finir avec l’apartheid social, pour réaliser un partage équitable des revenus, pour faire respecter le droit à l’emploi, au logement, à l’éducation, à l’information, etc. pour tous ?

« L’Égalité, une idée neuve »

C’est pourquoi, il est dommage que dans ce film on n’a pas donné aussi la parole à un penseur et acteur politique réunionnais qui se bat depuis des dizaines d’années pour créer les conditions objectives d’un vivre-ensemble réunionnais toujours meilleur, notamment en réalisant une "Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise". On sait aussi à quel point dans son livre "D’une île au monde", paru en 1993, Paul Vergès met en avant l’importance du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et déclare « qu’aujourd’hui dans le monde, l’Égalité est une idée neuve » .

Dans cet esprit, on aurait également aimé entendre dans ce film le sociologue Laurent Médéa, qui dans son livre "Identité et société réunionnaise" (2009) présente de « nouvelles perspectives et nouvelles approches » par la « naissance d’une "identité nationale" réunionnaise » pour combattre « de grandes inégalités sociales » et « des héritages lourds (racisme colonial, mépris et déni de la culture) ». Comme quoi, la batay pou nout viv ansanm i kontinu…

Roger Orlu

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