Alon filozofé

Nout zénèss i bouz pou son péi !

Billet philosophique

Roger Orlu / 20 mai 2011

Tous les jours, nous avons le bonheur de voir que de plus en plus de jeunes Réunionnaises et Réunionnais se préparent à prendre en mains l’avenir de leur pays. Que ce soit dans le monde syndical, politique et associatif, de jeunes militants s’organisent et se mobilisent toujours davantage — avec les anciens militants plus que jamais en lutte — afin d’entrer dans l’ère de la responsabilité et « créer un nouveau modèle social », comme l’ont dit le 10 mai dernier à l’université les dirigeants de l’AJFER, de l’UNEF et de l’UNL, Gilles Leperlier, Émeline Vidot et Alexis Chaussalet. Une nouvelle illustration — parmi bien d’autres cette semaine — de ce phénomène très encourageant nous est donnée par une jeune docteure en Science du Langage, Logambal Souprayen-Cavery, qui a présenté ce lundi son livre sur les richesses de la langue créole réunionnaise.

Non seulement respecter mais encore valoriser les multiples atouts de l’identité culturelle réunionnaise, avec notamment ses spécificités et son interculturalité uniques au monde : voilà une des conditions indispensables du développement durable et solidaire à mettre en œuvre dans notre pays. Cette dimension culturelle d’un nouveau modèle de développement à bâtir tous ensemble et nous-mêmes — en partenariat avec les autorités de l’Union européenne, de la République française et des pays de notre région — est prise en compte de plus en plus par des représentants de la jeunesse réunionnaise.
C’est le cas de Logambal Souprayen-Cavery. Cette chercheuse sur la façon de parler et d’écrire des Réunionnais travaille notamment depuis plus de dix ans sur les relations entre le créole réunionnais et le français. En l’an 2000, elle a fait un mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes à l’Université de La Réunion sur les « mélanges de codes créole/français » ; l’année suivante, elle a obtenu un Diplôme d’Études Approfondies, suite à une étude sur « les pratiques langagières des jeunes réunionnais » ; et en 2007, elle a soutenu une Thèse de doctorat intitulée "L’interlecte réunionnais : approche sociolinguistique des pratiques et des représentations", dirigée par Lambert-Félix Prudent, avec une allocation de recherche attribuée par le Conseil régional de La Réunion.

Une évolution

Cette thèse vient d’être publiée sous la forme d’un ouvrage de 285 pages, édité par l’Harmattan. L’auteure y souligne notamment que « la création d’un Journal Télévisé en créole par RFO (Réunion), d’une Licence créole par l’Université de La Réunion, d’un CAPES de créole par Jack Lang, Ministre de l’Éducation Nationale en 2000, les nombreuses utilisations du créole à la télévision, à la radio, dans la presse écrite et la pratique du français dans les foyers réunionnais mettent en évidence que le français et le créole tendent à être utilisés dans les zones où leurs apparitions étaient autrefois rares ou interdites ».
Sur cette évolution de notre façon de nous exprimer, elle ajoute que « l’autre phénomène observable actuellement concerne les pratiques langagières des Réunionnais : la parole réunionnaise se caractérise par ce que les Réunionnais nomment eux-mêmes le "mélange" du créole et du français. De plus, les importantes transformations sociales de l’île qui ont modifié la situation sociolinguistique réunionnaise infirment en 2007 l’hypothèse des trois variétés linguistiques et la répartition ethnolinguistique émise par Carayol et Chaudenson en 1978 ».

La résistance réunionnaise

Lundi dernier, lors d’une conférence publique à Saint-Paul, Logambal Souprayen-Cavery a conclu la présentation de son livre en déclarant : « le concept d’interlecte concerne autant les langues que les individus et il est donc un phénomène sociétaire ; je pourrais ajouter que "l’interlectalisation" pourrait permettre d’expliquer la construction du "réunionnais" (langues, individus, identités…) ».
Cette étude très intéressante nous prouve — comme bien d’autres événements socio-culturels et politiques — que la réunionnité de notre peuple continue à se construire et que celui-ci ne laisse pas écraser son identité spécifique par le rouleau compresseur de l’assimilation néo-coloniale toujours en marche dans le pays.
Depuis trois siècles et demi de prise de possession du pays par les colonialistes de France, le peuple réunionnais a vu tout ce que les responsables de la colonisation du pays ont fait pour sur-exploiter les esclaves, les engagés et les classes laborieuses mais aussi pour couper les diverses racines culturelles de nos ancêtres, pour étouffer notre Histoire, pour nier notre identité, éliminer notre langue et pour détenir l’essentiel des pouvoirs. Mais la résistance réunionnaise nous a permis de faire face à ces diverses formes d’oppression, d’inégalités et de mépris.
Et la jeunesse est là pour continuer ce combat. Nout zénèss i bouz pou son péi !

Roger Orlu

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