Alon filozofé

« On peut philosopher avec tout le monde »

Billet philosophique

Roger Orlu / 9 juillet 2010

Kosa i vé dir “filozofé” ? Kosa i lé “la filozofi” ou sinonsa “inn filozofi” ? Koman ou pé ète “filozof” ? Voilà quelques questions que se posent des Réunionnais et auxquelles nous avons rarement tenté de répondre dans cette rubrique du vendredi. Voici quelques réflexions à ce sujet, afin de contribuer au débat et au combat des Réunionnais pour faire vivre la “philo” dans leur pays, et penser en Réunionnais, citoyens du monde et de l’océan Indien.

Le mot “philosophie”, comme bien d’autres, a plusieurs sens ; et la signification de ce concept fait même l’objet de débats incessants depuis toujours entre les “philosophes”, un terme qui lui aussi n’a pas une définition unanime. D’ailleurs, lorsqu’on parle de “LA philosophie” en général ou d’“UNE philosophie” en particulier, on n’est pas dans le même sujet.
On sait également que ce mot est souvent employé dans le langage courant du grand public avec un sens qui devient relativement banal, à savoir : chacun a d’une certaine façon sa “philosophie”, qui est une manière, parmi bien d’autres, de concevoir l’existence, une profession ou n’importe quelle autre activité humaine. C’est ainsi que ce mardi soir par exemple, lors d’un entretien télévisé sur ses projets en tant que nouveau sélectionneur de l’équipe de France de football, Laurent Blanc a utilisé deux fois le terme de “philosophie” pour définir sa conception du football professionnel de haut niveau et la façon dont il compte assumer cette nouvelle responsabilité d’entraîneur des Bleus. Certains diront que cela n’a rien à voir avec la philosophie…

Quel “amour de la sagesse” ?

En dehors de la conception de la vie, la philosophie est aussi souvent comprise par la population comme une façon un peu particulière de se comporter, et notamment la manière sereine, “zen”, tranquille, voire courageuse de supporter les épreuves plus ou moins pénibles de l’existence, en se résignant à toutes les difficultés. C’est d’ailleurs ce que certaines personnes vont qualifier de “sagesse”. Et comme, étymologiquement, en grec, “philosophie” signifie “amour de la sagesse”, certains idéologues conservateurs vont tenter de nous faire croire qu’« être philosophe » ou « avoir une attitude philosophique », c’est rester indifférent et passif face aux réalités insensées, inhumaines et donc inacceptables qui nous entourent chaque jour.
“L’amour de la sagesse”, à savoir la philosophie, consiste donc plutôt à analyser la réalité pour la transformer, à cultiver l’esprit rebelle et le sens critique plutôt que la soumission à l’idéologie dominante. En outre, si l’on veut créer un rapport de forces suffisant pour surmonter les contradictions de nos sociétés, on a intérêt à développer l’union des résistants à l’irrationalité, à l’injustice et à l’oppression. Cette union passe par le dialogue entre les citoyens responsables et solidaires. Et la philosophie peut contribuer à ce dialogue.

« Une meilleure connaissance de soi et du monde »

Un philosophe français contemporain défend d’une certaine façon cette vision de la philo dans le numéro de mai 2010 de la revue “Alternative Santé”, où la rubrique “psy” consacre un article aux avantages de la pratique philosophique d’un point de vue sanitaire. Cette approche se fait à partir de la “consultation philosophique”, dont l’objectif « est d’aboutir à une meilleure connaissance de soi et du monde ».
Cet article rappelle notamment que le concept de “consultation philosophique” est né en Allemagne dans les années 1980 et que le philosophe Gerd Achenbach la présente comme une cure d’intelligence pour tous ceux et celles qui veulent vivre mieux. En France, elle fait doucement son chemin depuis 2005, sans doute depuis l’émergence des cafés philo. Oscar Brenifier, docteur en philosophie et philosophe praticien (1), développe l’idée de la pratique philosophique sous diverses formes : livres de philosophie pour les enfants, ateliers de groupes, séminaires, etc. « Philosopher n’est pas uniquement s’intéresser à la pensée des grands philosophes, insiste Oscar Brenifier. Cela consiste aussi à résoudre quelques-uns des problèmes de l’existence, non pas de façon théorique, mais pratique ».

« Donner du sens à leur vie »

Il ajoute : « La philosophie scolaire s’est progressivement enfermée dans le cours didactique et dans l’histoire de la pensée, au point d’en oublier l’aspect convivial et ludique nécessaire à l’apprentissage et à la réflexion. Discuter, c’est avant tout prendre le risque de la confrontation des idées indispensables à notre évolution. A toute thèse son anti-thèse et à toute hypothèse sa contre-hypothèse. C’est en acceptant la discussion et les idées contraires aux nôtres que nous passons de la réaction à la réflexion. En opérant ce travail sur soi, nous ouvrons notre esprit, nous maîtrisons nos affects et nos émotions, nous canalisons notre énergie et nous développons un peu de cette “tranquilité intérieure” indispensable dans notre vie quotidienne ».
« Philosopher, c’est travailler sur des opinions en les problématisant, en les mettant à l’épreuve », explique Oscar Brenifier, qui reçoit dans son institut des personnes qui « veulent donner du sens à leur vie, mais aussi au monde qui les entoure. Des personnes à la recherche de tout ce qui peut les aider à mieux se connaître ». Voilà pourquoi, conclut Oscar Brenifier, « aucune formation philosophique n’est nécessaire, on peut philosopher avec tout le monde ».

Roger Orlu

(*)
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(1) voir le site www.brenifier.com


Conférences publiques de Basile Kligueh à Saint-Denis et Sainte-Suzanne

Le Cercle Philosophique Réunionnais est heureux de vous inviter à deux conférences-débats, gratuites et ouvertes à tout public, organisées en partenariat avec les communes de Saint-Denis et Sainte-Suzanne.

Ces conférences publiques sont présentées par Basile Kligueh, prêtre vodou, professeur d’économie et écrivain, togolais naturalisé français.

Elles auront lieu aux dates suivantes :

le jeudi 15 juillet à 18 heures à la salle polyvalente de la nouvelle Mairie de Saint-Denis (accès par la rue Pasteur ou par la rue de Paris), sur le thème : “La pensée vodou” ;

le lundi 19 juillet à 18 heures au Centre régional du moringue, à La Marine, Sainte-Suzanne, sur le thème : “L’initiation d’un prêtre vodou et son rôle dans la société”.

Les conférences seront illustrées par des diapositives et ouvertes par la projection d’un film. Le premier film parlera de l’initiation à son propre destin et le deuxième présentera l’initiation d’un prêtre vodou et aussi son rôle. Elles seront suivies d’un débat avec le public.

Contact : 0692-03-60-61


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