Alon filozofé

« Plutôt que croire et prier, il vaut mieux savoir et agir »

Roger Orlu / 27 août 2010

Suite au “billet philo” publié vendredi dernier par “Témoignages” sur les croyances religieuses et la transformation de la société, une amie de notre journal nous a envoyé un message à ce sujet. Elle affirme : « Certes, on peut toujours croire en la puissance d’une force surnaturelle et la prier de nous aider à régler tel ou tel problème de notre existence et de l’humanité. Mais plutôt que croire et prier, il vaut mieux savoir et agir ».
Elle explique : « Lorsqu’une autorité religieuse nous dit qu’il faut changer les choses dans notre société car “ça ne peut pas continuer comme ça, comme maintenant”, c’est très bien. Et l’on peut toujours demander au Bon Dieu, à Yahvé, Allah ou Vishnou de s’en occuper, en restant les bras croisés en croyant au miracle. Cela peut faire du bien à la personne qui y croit et qui se livre à cette pratique religieuse. Mais n’est-il pas plus juste et plus efficace de savoir quelles sont les causes de nos problèmes et d’agir pour les résoudre nous-mêmes ? N’est-ce pas cela faire preuve de raison et de responsabilité ?
Pourquoi les autorités des différentes communautés religieuses à La Réunion et dans le monde n’agissent-elles pas davantage elles-mêmes et avec d’autres pour réaliser les vœux qu’elles prêchent ? Lorsqu’on connaît les valeurs d’amour, de paix et de justice que prônent les diverses religions sur la Terre, on se dit qu’il y a là un potentiel immense pour remettre en cause un système socio-économique qui cultive la haine, la division et l’injustice. Mais il ne suffit pas de proclamer ces valeurs, il faut encore et surtout les mettre en pratique.
Ces remarques ne concernent pas seulement le pouvoir religieux mais aussi le pouvoir médiatico-politique qui nous fait croire n’importe quoi et qui passe son temps à injecter dans nos esprits tout ce qu’il faut en matière de publicité et de propagande pour nous mettre à genoux devant le veau d’or de l’argent, du profit et de la dictature des plus riches. Plutôt que de sombrer dans ce conditionnement aliénant, il vaut mieux se battre tous ensemble pour remettre en cause ce système ».

« Des incorporés de force »

Cette remarque rejoint le courrier qu’un Réunionnais d’origine alsacienne a envoyé à un quotidien d’Alsace à l’occasion des cérémonies organisées ces jours-ci dans cette région de France pour rendre hommage aux Alsaciens-Lorrains incorporés de force dans l’armée nazie durant la Seconde Guerre mondiale, pour cultiver la mémoire des souffrances vécues par ces personnes et leurs proches et pour réparer les effets de ces tragédies.
Dans ce courrier, dont nous avons reçu la copie, il a exprimé son soutien à toutes les personnes qui se battent pour obtenir de l’État — réellement — la reconnaissance concrète de ce crime de guerre. En effet, « il a déjà fallu lutter pendant 68 ans pour que le chef de l’État reconnaisse officiellement cette horreur des nazis allemands et de leurs collaborateurs français. Mais cela ne suffit pas pour assurer la réparation de ce crime. Il est donc légitime d’actualiser dans ce sens notre hommage aux Malgré-Nous.
En même temps, il ne faut pas oublier non plus les épreuves vécues par les “réfractaires” et autres résistants qui ont refusé l’incorporation de force et qui ont rejoint la France Libre pour combattre le fascisme. Mais une question que l’on peut se poser à ce sujet est la suivante : une des manières de rendre concrètement hommage à toutes ces victimes de la répression fasciste et à tous ces combattants de la liberté ne consiste-t-elle pas à être toujours fidèles à leur combat et de lutter contre toutes les formes d’oppressions et d’injustices imposées aux plus pauvres de notre société par les classes dominantes d’aujourd’hui ? Et que faisons-nous dans ce sens ?
En effet, même si le contexte et les circonstances actuelles n’ont bien sûr rien à voir avec celles de 1939 - 1945, ne sommes-nous pas aujourd’hui — d’une certaine façon — des “incorporés de force” à un système sociétal, économique, culturel, médiatique et politique dominé par le totalitarisme de la loi du profit et du marché ?
Lorsqu’on voit les dégâts inhumains du racisme, de l’exclusion, du chômage, de la précarité, le poids des inégalités et la dictature de l’argent comme du “bizness”, n’y a-t-il pas à suivre l’exemple des résistants anti-nazis ? N’est-ce pas la meilleure façon de leur rendre hommage ? Cessons donc par l’action, tous ensemble et solidaires, d’être des “malgré-nous” de la barbarie du capitalisme ! ».

« Inventer du nouveau »

Cela conforte les idées défendues par le philosophe Michel Serres, de l’Académie Française, dans son livre “Temps des crises”, paru l’an dernier aux éditions Le Pommier. Un livre dont nous vous conseillons la lecture et où l’auteur dénonce notamment « le cirque politico-médiatique ».
Selon Michel Serres, « que révèle le séisme financier et boursier qui nous secoue aujourd’hui ? (...) Il s’agit, vraiment, aujourd’hui, d’une crise. Il faut donc inventer du nouveau ».
Et il ajoute : « Je souligne fortement ce forçage de la nouveauté. Nous en avons vécu un exemple dramatique, en 1929, où une crise économique précipita peu à peu l’Occident et le monde dans une guerre à cent millions de morts. Mieux vaut éviter un tel aveuglement ».
Excellent, Michel Serres ! À La Réunion, cette “invention du nouveau” consiste à nous mettre d’accord pour trouver entre Réunionnais et réaliser en partenariat avec l’État la fin de la décolonisation de notre pays, proclamée officiellement par la loi Vergès-Lépervanche du 19 mars 1946. C’est une condition essentielle du développement durable de La Réunion.

Roger Orlu

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