Alon filozofé

Pour quoi et pour qui les conquêtes spatiales ?

Billet philosophique

Roger Orlu / 24 juillet 2009

Les médias ont accordé une large place cette semaine au 40ème anniversaire de la première marche humaine sur la lune. En suivant ce rappel historique, bien des Réunionnais ont dû se poser la question : à quoi et à qui a servi cette aventure lunaire impressionnante par les exploits scientifiques et techniques réalisés à cette occasion ?
Cette question peut être étendue aux autres recherches et conquêtes spatiales de cette époque mais aussi à celles qui ont suivi et à celles qui vont continuer à l’avenir. À qui profite l’argent investi dans ce travail, quelles causes de l’humanité fait-il avancer, répond-t-il aux besoins prioritaires des êtres humains ? La conquête de la lune il y a quarante ans a-t-elle permis de faire diminuer le nombre de personnes affamées sur la Terre ? Non. Mais cette question est hors sujet, diront certains…
Eh bien, voyons ce qu’en pense un philosophe contemporain réputé : Michel Onfray. Il a répondu aux questions de "l’Humanité-Dimanche" à ce sujet dans l’édition du 17 juillet dernier. On lira ci-après de larges extraits de cet entretien. Les inter-titres sont de "Témoignages".
Pour Michel Onfray, la conquête spatiale a permis une prise de conscience de la place et de la fragilité de notre planète. Mais elle reste tributaire d’une part de la nature humaine faite de goût pour le pouvoir et la domination des plus faibles.
Mais est-ce que cette part est identique chez tous les humains ? Peut-on la réduire chez les dominants, avides de pouvoir et de profit ? Ou bien ne vaut-il pas mieux leur enlever le pouvoir et faire en sorte que celui-ci soit entre les mains de personnes qui défendent les intérêts des plus pauvres et l’harmonie sociale plutôt que l’ultra-individualisme ? Des questions auxquelles on peut aussi donner un contenu réunionnais…

 R. O. 

« Replacé dans son contexte historique, le vol Apollo 11 fut une démonstration de force. En pleine guerre froide, les États-Unis devaient montrer aux Soviétiques qu’ils disposaient d’une technologie avancée. (…) S’ils étaient allés sur la lune au nom de l’humanité, ils n’y auraient pas planté le drapeau américain. Ce drapeau signifiait en fait que l’Amérique venait de conquérir quelque chose, plus et mieux que l’Union soviétique. Le message est en quelque sorte : "Vous avec conquis les pays de l’Est, mais nous, nous allons au-delà puisque nous pouvons conquérir l’humanité".

Une partie de l’humanité va se déplacer hors de la Terre

(…) Nous savons très bien que l’humanité peut ne pas durer, pour toutes sortes de raisons, des changements climatiques à la chute d’une météorite… Nous savons aussi que nous pouvons envisager la possibilité de déplacer l’humanité. Non pas tous les êtres humains, mais comme d’habitude, les plus riches, les gens, les peuples et les populations qui auraient les moyens. On ne peut pas imaginer que les humains laisseront faire la mort de l’humanité sur Terre. Il faut donc envisager une vie en dehors de la planète Terre.
Alexandre Koyré, dans "Du monde clos à l’Univers infini", expliquait que la découverte de la rotondité de la Terre et de l’héliocentrisme (la Terre tourne autour du soleil) avait considérablement modifié les visions du monde, les métaphysiques. Ce que je crois.
Nous avons connu le même phénomène lorsque quelques humains ont eu l’opportunité de voir la Terre à partir de la Lune et de l’espace. D’un seul coup, on a découvert combien elle est petite, fragile, qu’elle est une unité, et que tout ce qui faisait les nations, les patries, les frontières disparaît. On découvre une sorte de cohérence parce que la Terre est un tout. C’est un peu la généalogie de l’écologie. C’est le moment inaugural qui fait que, voyant la planète Terre comme une espèce de petite boule fragile, on découvre que finalement il faut s’en occuper.

Une prise de conscience rapide

La prise de conscience est allée assez vite en tout cas. René Dumont, candidat à la présidentielle de 1974 avec une pomme sur la table pour exprimer son souci écologique, faisait rire beaucoup de monde. Aujourd’hui, l’un des meilleurs scores réalisés aux élections européennes était celui d’une liste prônant l’écologie, parce que tout le monde a l’air à peu près d’accord sur le fait qu’il faut prendre de notre planète, économiser les énergies, recycler nos déchets, inventer des voitures moins polluantes… Entre le degré 1 de l’écologie avec quelques personnages qui faisaient sourire et la conscientisation qui a généré des millions de téléspectateurs pour le film "Home" de Yann Arthus-Bertrand, à l’échelle de l’Histoire, ça se fait très rapidement.

Vers un nouveau génocide ?

Mais la conquête spatiale ne réglera pas le problème de la mort de l’humanité. Les six milliards d’êtres humains qui peuplent la Terre n’embarqueront pas dans un vaisseau spatial pour partir coloniser une autre planète. C’est une science-fiction un peu effrayante, mais si les choses tournaient mal sur Terre, il faudrait choisir des gens qui seraient sauvés, et d’autres qui seraient damnés. Ferait-on une place à un pauvre, qui n’a que sa force de travail, dans l’Arche de Noé qui serait un vaisseau spatial ? On ne prendrait que les riches, les puissants, les dominants. On ne sauverait que le sommet de la société, ou du moins ce que la société appelle son sommet, dans une conception purement élitaire. Il s’agirait du génocide de tous les sans-grade et de tous les oubliés.

Le goût de l’argent


On sait que la planète est mortelle. Les démographes le savent, ils existent des saignées naturelles, comme la peste du Moyen Âge qui avait décimé un tiers de la population. On peut imaginer encore aujourd’hui que la nature puisse pratiquer une nouvelle sorte de saignée entraînant la disparition d’une grande partie de l’humanité… il faut vivre aussi avec cette perspective. Il n’y a pas que le réchauffement climatique à craindre !
(…) Mais tous ceux qui travaillent à conquérir l’espace ne le font pas dans une perspective de salut de l’humanité dans des centaines ou des milliers d’années.
Lorsque Einstein découvre la relativité, ce n’est pas lui qui, a priori, invente la bombe atomique. D’un côté, on a des scientifiques qui sont dans la recherche pure, parce qu’ils ont envie de savoir. De l’autre, on a des gens qui, sous la pression du complexe militaro-industriel, vont utiliser ces connaissances pour fabriquer des armes.
Parallèlement, on les a connaissances pour éradiquer le paludisme, mais personne ne fournit l’argent nécessaire. Par contre, on en a pour sauver les banques. Le goût de l’argent, de la puissance, du pouvoir, la domination sur plus faible que soi… c’est un peu la nature humaine aussi ! ».

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