Alon filozofé

Un journaliste engagé « de mille parts »

Billet philosophique

Roger Orlu / 23 mai 2014

Deux événements nous amènent à réfléchir cette semaine sur un des problèmes déterminants de nos sociétés : celui du rôle des "moyens de communication" — autrement dit : les "médias" (journaux, radios, télévisions, sites internet, réseaux sociaux etc…) — dans notre vivre ensemble. Et si nous réfléchissons à ce problème en tant que Réunionnais, nous nous posons notamment la question : les acteurs principaux de ces médias à La Réunion — les journalistes — ont-ils comme préoccupation principale d’essayer par leur travail d’être solidaires de la lutte de libération du peuple réunionnais ? Sinonsa, quel est avant tout leur objectif ?

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Le livre de Brigitte Croisier consacré à la vie et l’œuvre du grand intellectuel réunionnais Alain Lorraine, avec en couverture un magnifique dessin de Geneviève Kœnig.

Le premier de ces événements qui nous interpelle à ce sujet est la diffusion ces jours-ci par la chaîne télé LCP du documentaire très intéressant intitulé "Les nouveaux chiens de garde", qui démontre très clairement comment les médias dominants en France comme ailleurs sont avant tout au service des classes dirigeantes et donc du système capitaliste. Il prouve à quel point « la grande majorité des journaux, des radios et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir » ; et ces médias font le maximum chaque jour pour dissimuler les problèmes essentiels, diviser le peuple, cultiver l’idéologie dominante, priver les citoyens du droit à l’information, à l’éducation et à la sagesse.
Ce film fait référence à l’ouvrage publié en 1932 par l’écrivain Paul Nizan sous le titre "Les chiens de garde" « pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en véritables gardiens de l’ordre établi ». Et selon la présentation du film, « aujourd’hui, les chiens de garde sont journalistes, éditorialistes, experts médiatiques, ouvertement devenus évangélistes du marché et gardiens de l’ordre social », avec « la menace croissante d’une information produite par des grands groupes industriels et pervertie en marchandise ».

« Tant d’œuvres engagées »

L’autre événement qui nous fait réfléchir à ce problème est la parution d’un très beau livre d’une philosophe réunionnaise, Brigitte Croisier, consacré à la vie et l’œuvre d’un grand poète, écrivain et journaliste réunionnais, né en 1946 à Saint-Denis et décédé il y a 15 ans à Paris : Alain Lorraine. Ce livre, intitulé "Alain Lorraine, un homme de mille parts", nous rappelle notamment comment cet intellectuel a consacré une grande partie de son travail à sa solidarité avec la lutte de libération de son peuple.
Comme le dit Anne Cheynet dans la belle préface de cet ouvrage, « nous avons vécu avec la même ferveur, parfois teintée d’amertume, le militantisme des années "Debré" (plus poétiquement nommées "années Maloya"), ces années d’oppression mais aussi de prise de conscience et de réappropriation de notre culture et de notre histoire, cette révolte-sève qui a donné naissance à tant d’œuvres engagées ». De nombreux autres écrivains et militants culturels cités par Brigitte Croisier témoignent des multiples contributions apportées par Alain Lorraine en tant que journaliste engagé « de mille parts », pour reprendre le titre du livre.

« Cinq révolutions »

C’est le cas, par exemple, de José Macarty, qui a publié dans "Témoignages" du 21 août 1980 un entretien avec Alain Lorraine sous le titre : « La Réunion, un pays pour cinq révolutions », que Brigitte Croisier cite avec des commentaires très intéressants : « "Devenir son propre garde-manger alimentaire", une pièce essentielle d’un développement réunionnais » ; « "Faire rencontrer l’histoire et la géographie" en construisant une politique régionale avec nos voisins-cousins » ; « "Avoir la politique de sa culture", autrement dit faire un sorte que cette culture inspire les décisions et les pratiques » ; « "Faire la rencontre de l’agriculture et de la culture" car une révolution culturelle est nécessaire dans un pays où domine le secteur tertiaire » ; « "Susciter une prise de confiance" à partir de la conscience de détenir un bon dossier de développement ». Où en est-on aujourd’hui de ces « cinq révolutions » soutenues par Alain Lorraine ?
Et celui-ci ajoute : « Je suis persuadé que sur la base de l’aspiration au développement dont les Réunionnais inventeront eux-mêmes leur propre modèle d’une part et de la découverte du patrimoine réunionnais et d’une identité réunionnaise d’autre part, on peut rassembler une très grande majorité de la population sur une politique de changement fondamental ». Que font de cet héritage précieux d’Alain Lorraine les "nouveaux chiens de garde" qui commandent le pays, soutiennent le système néo-colonial en place et conditionnent les esprits de nos compatriotes pour toujours tenter de les diviser et de les assimiler à la Gaule ? (À ce sujet, voir la censure dont a été victime Younous Omarjee, le député réunionnais au Parlement européen, de la part de Réunion 1ère, avec le soutien du "JIR"…) D’où l’importance de faire connaître et lire ce dernier ouvrage de Brigitte Croisier…

Roger Orlu


Kanalreunion.com