Alon filozofé

Un Marx écolo péi !

Billet philosophique

Roger Orlu / 12 août 2011

Comment concilier le respect des droits humains — notamment ceux des plus pauvres — et donc la justice sociale avec le respect de notre environnement afin de préserver notre santé voire l’avenir de l’humanité, menacée de disparition ? Ce double défi (parmi d’autres) du développement durable est évoqué par le philosophe fondateur du communisme au 19ème siècle. Les communistes réunionnais ont-ils pris en compte ce défi dans leurs combats depuis plus de 52 ans ?

Les apprentis de la philosophie en classe terminale comme la plupart des autres citoyens ayant pris connaissance du marxisme sont rarement au courant de la dimension écologique de ce courant de pensée. Je peux d’ailleurs en témoigner. Or, un sociologue et philosophe marxiste franco-brésilien vient de mettre en avant le fait que Karl Marx a fortement pris en compte la dimension écologique de l’épanouissement humain dans le combat de sa vie contre le système capitaliste.
En effet, pour Michael Löwy, « personne n’a autant dénoncé que Marx la logique capitaliste de production, l’accumulation du capital, des richesses et des marchandises comme but en soi. L’idée même de socialisme — au contraire de ses misérables contre-façons bureaucratiques — est celle d’une production de valeurs d’usage, de biens nécessaires à la satisfaction de nécessités humaines ». (1)
Il ajoute que « l’objectif suprême du progrès technique pour Marx n’est pas l’accroissement infini de biens ("l’avoir"), mais la réduction de la journée de travail et l’accroissement du temps libre ("l’être") ». Et dans son livre "Écosocialisme", il présente les idées de ceux qui souhaitent « que la valeur d’échange soit remplacée par la valeur d’usage » et que « la production soit organisée en fonction des besoins sociaux et des exigences de la protection de l’environnement ».

Saper la terre et le travailleur

Afin de démontrer que Karl Marx était un grand philosophe écolo, Michael Löwy cite plusieurs passages de ses œuvres, en particulier "le Capital, où il dénonce clairement les ravages provoqués par le capitalisme sur la nature et sur les humains. Ainsi, « chaque croissance de l’agriculture capitaliste est une croissance non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque croissance dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps est une augmentation dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du Nord de l’Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce processus de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du moyen de production sociale qu’en sapant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur ».
Autre citation extraite du "Capital" : « Dans sa passion aveugle et démesurée, dans sa gloutonnerie de travail extra, le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail. (…) Et il atteint son but en abrégeant la vie du travailleur, de même qu’un agriculteur avide obtient de son sol un plus fort rendement en épuisant sa fertilité ».

La résistance réunionnaise

Pour Michael Löwy, « cette association directe entre l’exploitation du prolétariat et celle de la terre, malgré ses limites, ouvre le champ d’une réflexion d’une articulation entre lutte de classes et lutte en défense de l’environnement, dans un combat commun contre la domination du capital. La question écologique est le grand défi pour un renouveau de la pensée marxiste au seuil du 21ème siècle. Elle exige des marxistes une rupture radicale avec l’idéologie du progrès linéaire et avec le modèle technologique et économique de la civilisation industrielle moderne. Le défi est de réorienter le progrès de façon à le rendre compatible avec la préservation de l’équilibre écologique de la planète ».
À La Réunion, les responsables politiques marxistes ont constamment fait un lien entre la justice sociale et l’écologie, pour combattre le modèle de développement imposé au peuple réunionnais par les néo-colonialistes au profit d’une minorité de nantis. Il n’y a qu’à voir par exemple tout ce que Paul Vergès — un Marx écolo péi ! — a fait de positif dans le domaine environnemental lorsqu’il est arrivé à des postes de responsabilités à la mairie du Port et à la Région Réunion mais aussi en tant que parlementaire à Paris ou à Strasbourg. Cela lui a valu ainsi qu’à ses amis les pires insultes, attaques et répressions de la part de la bourgeoisie qui a pour priorité de défendre ses privilèges et de combattre le "diable communiste".
Celles et ceux qui cultivent avant tout le rejet voire la haine et l’élimination du communisme réunionnais feraient bien de revoir leurs comportements. Mais la résistance réunionnaise est toujours là !

Roger Orlu

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(1) Voir "l’Humanité-Dimanche" du jeudi 4 août 2011 et l’ouvrage de Michaël Löwy "Écosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste" (Éditions Fayard/Mille et Une Nuits, 2011).


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