Alon filozofé

Vers une « créolité de l’humanité » ?

Billet philosophique

Roger Orlu / 26 août 2011

À deux mois de la célébration par le peuple réunionnais d’une grande Somène Kréol 2011, préparée notamment par un large collectif d’associations culturelles (Lantant Rényoné pour la lang kréol), nous vous proposons quelques réflexions autour de la question identitaire. Une question à la fois importante et complexe, que ce soit à La Réunion comme au niveau planétaire.

Nous souhaiterions aborder cette problématique en nous appuyant sur un document publié par l’UNESCO sur un "Dialogue philosophique interrégional entre l’Afrique et les Amériques" organisé conjointement par cette instance internationale et l’Alain Locke Society aux États-Unis d’Amérique du 18 au 20 avril 2011. Organisé dans le cadre de la célébration de l’Année internationale des personnes d’ascendance africaine, l’événement a également reçu le soutien de l’Organisation Islamique pour l’Éducation, les Sciences et la Culture (ISESCO). Il a réuni plus de 35 intervenants pour 6 tables rondes thématiques et plus de 100 participants, notamment des étudiants.
Ce Dialogue a permis la constitution d’un réseau de philosophes d’Afrique, d’Amérique latine, des Caraïbes et d’Amérique du Nord. Voici des extraits du compte-rendu de l’UNESCO sur les principaux sujets débattus.

Les jeunes

« La philosophie peut aider à repenser en profondeur nombre de défis contemporains, en particulier dans un contexte de changements globaux. Grâce à leurs identités multiculturelles, les philosophes africains, latino-américains et caribéens ont la capacité particulière d’appréhender les problèmes à partir de perspectives plurielles. La plupart d’entre eux sont formés dans les universités occidentales, mais gardent une conscience aiguë de leurs traditions intellectuelles. Cette faculté intrinsèquement pluraliste d’analyser la réalité est particulièrement importante pour examiner les problèmes complexes qui se posent aux sociétés d’aujourd’hui.
Dans le contexte de la diaspora africaine, la philosophie a servi de moyen de libération (voir les mouvements de libération qui ont lutté pour l’indépendance en Afrique, en Amérique latine et aux Caraïbes).
(…) "L’eurocentrisme" dans les débats philosophiques, en particulier lorsqu’il s’agit de la philosophie africaine, peut être surmonté en renforçant les dialogues Sud-Sud et Nord-Sud-Sud, où le modèle ne sera pas celui de l’impérialisme, mais de la reconnaissance mutuelle.
(…) L’engagement dans la "modernité" nécessite une réflexion de fond sur des concepts clés tels que la justice, l’équité, la "représentation/imitation", les idéologies, le "Sud", les "standards de développement", le "savoir traditionnel", le "cosmopolitisme", etc. Le besoin de réfléchir à ces concepts est urgent, afin d’informer les politiques publiques dans les pays émergents. Les jeunes doivent être inclus dans ce processus de réflexion ».

« Une humanité à venir »

Comme on le voit, les réflexions émises lors de ce colloque sur les défis de notre temps par des philosophes réputés d’Afrique et de la diaspora africaine des Amériques prennent en compte les différents domaines du développement durable, solidaire et responsable à mettre en œuvre de notre île au monde. Ainsi, entre autres, on ne peut pas séparer le combat pour une société équitable de celui pour le respect et la valorisation des richesses culturelles des peuples.
D’où l’importance du combat des Réunionnais pour faire respecter et valoriser les valeurs de leur interculturalité comme la reconnaissance de la spécificité de leur identité. Une identité spécifiquement réunionnaise souvent liée au concept de "créolité", que de nombreux philosophes et autres chercheurs mettent de plus en plus en avant dans le monde.
Ce fut encore le cas lors d’un forum de réflexion organisé en 2004 par le secteur des sciences sociales et humaines de l’UNESCO lors de la 3ème Journée mondiale de la philosophie, dont le compte-rendu a été publié deux ans plus tard sous le titre : "Quelle UNESCO pour l’avenir". Dans cet ouvrage, Pierre Sané, sous-directeur général du secteur, souligne notamment l’importance des propos tenus par le sociologue camerounais Achille Mbembé, qui se demande si la lutte pour la justice et la paix ne doit pas s’inscrire dans le « projet d’une humanité à venir », d’une « créolité de l’humanité ».

« La puissance du capital »

Dans son texte, Achille Mbembé note que ce projet d’« une humanité réconciliée avec elle-même dans tous ses fragments (…), disons, sa créolité, ce que n’ont cessé d’appeler de leurs vœux les plus grands penseurs nègres du siècle dernier », a pour fondement une idée : « l’idée d’un monde commun, l’idée d’une commune humanité ». Et, selon lui, cela passe par la fin de « l’affirmation absolue de la puissance du capital ».
Nul doute que l’on retrouve dans cette idée des objectifs portés depuis plus de 50 ans par un grand nombre de militants démocrates réunionnais — dont les communistes —, qui ont toujours mis en avant les valeurs et la spécificité de l’identité réunionnaise à travers sa langue, son histoire et sa culture en général. La résistance réunionnaise à toutes les formes d’oppressions et d’injustices depuis près de 350 ans a créé cette créolité, qui pourrait avoir un jour une portée universelle. D’où l’importance de renforcer ce combat par l’union la plus large possible de nos compatriotes amoureux de la liberté…

Roger Orlu

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Messages






  • Une "créolité de l’humanité" cela veut-il vraiment dire quelque chose ? N’est-ce pas encore une de ces formules vides mais qui sonnent bien et qui nous font plaisir. L’explication est creuse : "vivre ensemble". Mais c’est ce que fait l’humanité depuis des siècles à travers rencontres et échanges quand elle traverse les conflits. Ne faut-il pas plutôt revenir à TOUS les penseurs qui ont fait de la justice sociale et de l’égalité, leur objectif pour nous aider à penser notre présent et notre avenir. Cette politique des identités est une impasse.

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