Alon filozofé

Vers une "pensée commune" réunionnaise ?

Billet philosophique

Roger Orlu / 3 mai 2013

Nous voudrions revenir dans cette chronique sur ce film très intéressant dont nous avons déjà parlé vendredi dernier et qui a connu un grand succès, avec un débat très riche, ce lundi à la Salle Canter de l’Université. En effet, "Notre Monde" de Thomas Lacoste présente « des praticiens engagés, des acteurs sociaux, des chercheurs issus de la pensée critique qui essaient de repenser du politique » et nous vous conseillons de voir sur internet ce documentaire avec 35 intervenants, qui présentent pendant deux heures de nombreuses idées très pertinentes sur l’analyse de notre société et sur les moyens de la transformer. Dans cet esprit, nous vous proposons de larges extraits de l’intervention du philosophe français Jean-Luc Nancy, qui plaide « pour une pensée commune ».

« Le domaine d’action que je veux désigner est celui de la pensée. D’ordinaire, on oppose la pensée à l’action ; et d’ailleurs, tout ce qui se dit dans la campagne électorale renvoie presque toujours à l’action, à des pratiques, des mesures, des décisions. Un candidat dit "je ferai", un électeur dit "faites ceci, cela".
Mais toute action suppose une pensée et développe une pensée. (…) Lorsque Lénine s’efforçait de répondre à la question "que faire ?", il ne manquait pas de souligner qu’on ne fait rien de bon si on ne pense pas ce qui est en jeu.
Aujourd’hui, (…) nous ne pouvons même plus désigner un avenir possible, probable, raisonnable ou rationnel. Cela dépasse de beaucoup les enjeux de nos élections, les enjeux internes à notre société de démocratie humaniste, progressiste et désenchantée.

Les bases de cette société sont dans un triste état. Une civilisation est en train de s’achever. Cela mérite quelques pensées. (…) Je propose ce que vous voudrez et ce que vous saurez entendre dans l’expression suivante : la commune pensée .
J’y entends pour ma part et pour commencer ceci : d’abord une pensée commune à tous — non pas, pourtant, comme une pensée banale (par exemple celle d’un bonheur, celle d’une santé, celle d’une peur de la mort) mais une pensée telle que, commune à tous, elle soit non banale mais singulière à chacun. Autrement dit, pas le même sens pour tous mais que chacun comprenne qu’il partage avec tous le fait même du sens (sensation, sentiment, signification).

Ensuite, j’inverse les rôles de substantif et d’adjectif et je mets une majuscule à "Commune". La commune pensée devient un penser la Commune — au sens de cela qui, dans la libération de la féodalité d’abord, puis dans la libération du Second Empire et de l’ordre bourgeois, a été le nom d’un élan vers l’au-delà du privé et du collectif, de l’isolé et de l’embrigadé. Une forme d’État, de société, de communication, de fraternité, de droit, de propriété, de partage, je ne sais pas comment il faut le dire — et c’est pourquoi je vous demande de vous approprier tous et chacun les façons possibles de dire, d’imaginer, de projeter la commune pensée ».

Anou, kosa nou fé ?

Pourquoi ne pas réunionniser cette proposition de Jean-Luc Nancy ? Voilà une première idée qui nous vient si nous voulons nous libérer de l’assimilation néo-coloniale, penser par nous-mêmes et valoriser les atouts de la « pensée créole réunionnaise ».

Autrement dit : anou, kosa nou fé pou panse ansanm ? Depuis 350 ans, nos ancêtres ont déjà inventé et transmis aux générations suivantes une pensée commune réunionnaise, que les classes dominantes ne cessent de vouloir découper en morceaux pour diviser notre peuple. Celle-ci est donc plus que jamais à enrichir et à valoriser pour créer les conditions de l’émancipation et l’épanouissement du peuple réunionnais.

Roger Orlu

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