Alon filozofé

Vive le « sensus communis » !

Billet philosophique

Roger Orlu / 29 avril 2011

Comme le dit le Cercle philosophique réunionnais dans un message envoyé lundi aux "ami(e)s de la philo", « jeudi dernier, nos ami(e)s de l’association Athéna ont organisé une conférence-débat très intéressante avec Bernard Vandewalle, qui a notamment expliqué pourquoi et comment "l’acte philosophique" peut aider un peuple à "construire un territoire". Et cela "dans une condition essentielle de pluralité, dans une exigence d’universalité", en cultivant ce que Kant appelait le "sensus communis" (le sens commun, en latin) ». Voilà un concept extraordinaire, qui mérite réflexion

Le célèbre philosophe allemand Emmanuel Kant (1724–1804) a été longuement cité par Bernard Vandewalle lors de son exposé sur "l’acte philosophique : la construction d’un territoire". Autrement dit, à quoi sert la philosophie, si ce n’est pas pour contribuer à bâtir une société réellement humaine, responsable, solidaire et donc épanouissante pour tous ?
Or, pour construire un vivre ensemble harmonieux, respectueux des droits et de la dignité de chaque personne, on ne peut que privilégier l’intérêt commun plutôt que l’intérêt personnel. D’où l’exaltation par le professeur d’Athéna de ce concept kantien de "sensus communis" : « la pensée s’accomplit en ayant pour horizon un sens commun, la possibilité et la nécessité de penser en commun avec les autres ».

La signification du "communisme"

Il est difficile de savoir si le philosophe, économiste et militant révolutionnaire allemand Karl Marx (1818–1883) s’est inspiré de ce "sensus communis" kantien lorsqu’il a fondé le mouvement "communiste" au milieu du 19ème siècle, avec d’autres penseurs et militants anti-capitalistes. Certes, Kant a été enthousiasmé par la Révolution française de 1789, sa philosophie était très critique par rapport à l’idéologie dominante de l’époque, il a rédigé un "Projet de paix perpétuelle" et Marx fut très intéressé par sa pensée au début de ses études philosophiques. Mais ce que l’on appela ensuite le "marxisme" est très différent du "kantisme".
Et pourtant, la signification étymologique du "communisme" n’a-t-elle rien à voir avec le "sens commun", l’intérêt commun, le bonheur commun ? Voilà pourquoi aussi le "communisme", en tant que conception de la vie commune et de l’épanouissement personnel, n’a rien à voir avec les comportements individualistes, égoïstes, égocentristes, doctrinaires et dogmatiques voire staliniens.

Comment accepter cela ?

Cette conception de l’existence reste plus que jamais d’actualité à La Réunion et dans le monde, même s’il ne s’agit jamais de la sacraliser. En effet, comment pouvons-nous accepter que 145.000 Réunionnais sur 323.000 en âge de travailler (soit 44%) sont privés du droit à l’emploi, alors que des centaines de millions d’euros voire des milliards d’euros sont pillés et gaspillés par les plus riches ?
Comment accepter que la moitié de la population réunionnaise soit rejetée sous le seuil de pauvreté (contre 13% en France) ? Que les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres soient presque deux fois supérieures ici par rapport à celles de France ? Comment accepter le fait que le peuple réunionnais n’ait pas le pouvoir de changer cette situation inhumaine pour construire une société responsable et solidaire ?

La priorité totalitaire au profit

Ce système barbare appliqué au niveau mondial tue chaque jour 10.000 enfants par la faim. Selon l’Institut International de Recherche pour la Paix, 1.125 milliards d’euros ont été gaspillés dans le monde l’an dernier pour les dépenses militaires, alors que « 22,6% de ce gaspillage suffiraient à assurer les besoins vitaux pour l’humanité ». Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), il suffirait de 30 milliards de dollars pour supprimer la faim dans le monde ; c’est cette somme que des spéculateurs privés ont dépensée pour acheter des terres agricoles et aggraver la famine. Selon l’inspecteur du travail Gérard Filoche, « les cent Français les plus riches ont gagné en un an 2,8 milliards d’euros, constitués à 94% de revenus du capital ».
Où est le "sens commun" dans cette priorité totalitaire accordée au profit des capitalistes ? C’est pourquoi, même si certains — ici comme à Paris — ont pour priorité de « casser la maison Vergès » (le PCR), nous disons : vive le "sensus communis" !

Roger Orlu

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