C’en est trope

Anatole France, à l’école des Casuistes

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 2 juin 2016

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La rôtisserie de la Reine Pédauque d’Anatole France, éditions Les Grands Écrivains.

- Tes coqs m’empêchent de dormir.

- Je ne peux pas les tuer.

- Donc, tu préfères tes coqs à l’amour de ton frère ?…

Le Sophiste affûte de semblable façon son argumentaire qui le mène à la conclusion inéluctable, celle qui réconcilie les contraires : Tu tues tes coqs, je les cuisine, on se régale ensemble. Ainsi le Sophiste se pare-t-il de l’amour du prochain pour s’engraisser lui-même. Ainsi du Gouvernement qui prospère sur le dos d’un peuple qu’il fouette pour aller plus vite (prétend-il).

Les règles de vie de l’Abbé Coignard ne sont pas plus communes, le scandale, dans le fond, est non celui de pratiquer, mais de l’exprimer.

Le penser et le dire étant choses différentes, cette différence se niche dans la manière de poser les choses avec pour présupposé du tout est justifiable si tenté qu’on ait l’amour du Verbe – à défaut de celui du prochain - et l’esprit assez large pour y faire entrer l’ignominie. Le style, croit l’abbé Coignard, supporte tout, y compris l’insupportable, d’où son brio, sa mugnifiscience verbale. Sans la phrase complexe et la circonvolution, sans la litote et l’euphémisme qui le soutiennent et le portent, Jérôme Coignard ne serait rien d’autre qu’un soudard et un escroc. Le style rehausse, il remplit un vide dont il est l’échasse qui empêche de se crotter dans le marais : « Caressez longtemps votre phrase, écrivait Anatole France, adepte de la prostitution, elle finira par sourire. » Ceci étant, comme le dit Aristote, « C’est la marque d’un esprit cultivé qu’être capable de nourrir une pensée sans la cautionner pour autant », Anatole n’est pas Jérôme, il n’en est que le double ironique. Pas de plus belle leçon en tout cas que celle lancée à cette troisième République où les fils d’ouvriers étaient de la chair à canon, et les filles, des filles à patrons.

Le vent de la péroraison, les anapurnas du sermon, la rhétorique pléthorique, les entrechats sophistiques, ces merveilles ne justifiaient-elles pas à elles seules tous les écarts du monde ? « M’étant réveillé au petit jour, il me prit l’envie d’aller boire un coup de ce petit vin blanc. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc et le chant du coq, une sympathie qui date assurément du temps de Noé, et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacrée nuit qu’il passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin clairet de la Moselle, ou seulement d’Orléans, il n’aurait pas renié Jésus avant que le coq eût chanté pour la seconde fois. Mais nous ne devons en aucune manière, mon fils, regretter cette mauvaise action, car il importait que les prophéties fussent accomplies ; et si ce Pierre ou Céphas n’avait pas fait, cette nuit-là, la dernière des infamies, il ne serait pas aujourd’hui le plus grand saint du Paradis et la pierre angulaire de notre sainte Église, pour la confusion des honnêtes gens selon le monde qui voient les clefs de leur fidélité éternelle tenues par un lâche coquin. Ô salutaire exemple ».

De la sorte, Coignard fait remonter les origines de la casuistique à la plus haute antiquité biblique, dans l’augustum exemplum de la vie de saint Pierre, qui abrite plus l’excuse que la raison de tous les vices…

Saint Pierre, « prince des apôtres », souvent représenté portant deux clés : l’une en or, terrestre, l’autre en argent, céleste a la capacité d’ouvrir les portes du Paradis, il est celui qui indique le chemin, et Dieu sait si le sien fut tortueux, car il y a le oui et le non dans ce personnage - les hiboux ne tombent pas quand ils dorment sur la branche. Il abandonne le Christ durant la Passion, puis regrette son reniement.

Le « Derrière moi, Satan », lancé par le Christ (Matthieu, 16-23) le renvoie à son image, lui qui, interrogé, déclara ne pas connaître Jésus qu’il s’est apprêté à défendre l’arme à la main. Le lâche et le menteur ne fut-il pas consacré Pierre l’apôtre, « le prince des apôtres », 1er évêque de Rome, par le fait même qu’à la dernière apparition du Christ (« M’aimes-tu ? », lui répète le Messie, réponse de l’intéressé : « Tu sais toute chose, tu sais que je t’aime. Jésus lui dit : Fais paître mes brebis »), il se trouva réinstauré dans sa mission de Pasteur de l’Église ?

La figure titulaire du casuiste, son protecteur céleste, c’est Saint-Pierre à travers duquel pointe, en transparence, le dieu Janus porteur de clés lui aussi, celles du passé et du présent.

« Ô merveille ! Ô mystère ! (s’enjoue Coignard) À la honte éternelle des pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de Tibériade, devenu par sa lâcheté épaisse la risée des filles de cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prêtre, un rustre et un couard qui renonça son maître et sa foi devant des maritornes bien moins jolies sans doute que la femme de chambre de madame la baillive de Séez, porte au front la triple couronne, au doigt l’anneau pontifical, est établi au-dessus des princes évêques, des rois et de l’empereur, est investi du droit de lier et de délier ; le plus respectable homme, la plus honnête dame n’entreront au ciel que s’il leur en donne l’accès » (XVI). Si tout est excusé à cet homme-là, pourquoi pas moi ?

La casuistique, n’est-ce pas ?, disait un grand homme, se situe entre la cuisine et la cabale – c’est entre les deux. L’exemple de l’Apôtre vaut bien tous les passeports vers l’infamie si un simple regret suffit. Une tradition casuistique lourde de sens qui, en France depuis au moins 4 siècles, depuis « Les Provinciales », perdure, survit aux modes et aux régimes, s’adapte à tout, et passe en boucle sur toutes les chaînes et les canaux d’information, écoutez-en encore le ronronnement caractéristique : il vous endort.

Jean-Baptiste Kiya


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