C’en est trope

Angano 2003

Jean-Baptiste Kiya / 26 juin 2014

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Angano (Contes et histoires de Madagascar) par Monique et Bernard Claverie, aux éditions L’Harmattan, collection lettres de l’Océan Indien.

À perte de vue se déploient les Hauts plateaux ; désolation d’une terre nue, vallonnée, fauve, recuite de soleil, que balaye le vent. Monotonie du regard que rien n’arrête : c’est le vent qu’on voit le mieux dans ce paysage. Les touches d’un vert sombre laissées par un tachiste maladroit fendillent l’invariable ocre. Défriché à outrance, le sol est devenu stérile et nu. Un ruban de bois ici ou là un peu enfoncé fait deviner le cours d’une rivière serpentine, masque de rides. Tassé au milieu du vent, un groupe de personnes chamarré est posté le long d’une route nue, un peu au-dessus de quelques maisons en pisé. Chacun s’occupe comme il peut dans l’attente d’un transport. Ça machouille, discutaille, somnole ; avec parcimonie on fume. Taxi, taxi-bé, une quelconque voiture défoncée, un camion crachottant, à vrai dire n’importe quoi, fera l’affaire, dans lequel il n’y aura parfois pas une place - une fesse sur les genoux d’autrui, accroché au siège de devant, courbé, tout : pourvu qu’on puisse s’arracher à ce paysage désolé. Mais ça ne vient pas, rien ne vient ici, que le vent et l’ennui des vieilles idées rances.
Le silence impose comme s’il était mu par une fatalité : on y entend les véhicules avant que de les voir. Il faut tendre l’oreille. Le bruit sourd tarde, celui d’un vieux moteur qui monte, haletant, d’un capot blanc rouillé de 404, les suspensions mortes, qui dépasse le groupe à bonne vitesse ; les gens font de grands gestes, le hèlent, avant qu’il ne s’arrête vingt mètres plus loin. C’est le signal du départ, chacun se met à courir, chargé comme il a pu. Jamais le taxi ne s’arrête devant les gens, à croire par manque de frein, de visibilité, de prévoyance, ou pour le plaisir de nous voir courir derrière, avec toutes nos valises, sac à dos, brinquebalants, ahanant, pour peut-être déjà trier dans le rétroviseur de la course les Élus et les autres, à la couleur de peau, sur le sexe, à la beauté du visage et du corps, sur l’âge, au faciès, pour distinguer les visages connus de ceux qui ne le sont pas, ou bien pour admirer le bel entrain de la course ; ça, on ne le saura jamais - ici, tout est incertain. La première fois, Eric n’avait pas compris le jeu, cette fois il a gardé son sac au dos dans l’attente du départ, et il est parti très fort, ventre à terre, il est arrivé le premier. Il n’a pas eu de mal, il n’y avait avec lui que des vieillards, des femmes et des gosses, tous chargés de sacs en toile de riz, de balots et de vieilles valises. Il présente un visage victorieux à la vitre du taxi, et ne répète qu’une chose, l’index levé, essoufflé : « UNE place ! » Le chauffeur et son second le regardent à peine, ils attendent la venue des autres concurrents qui déboulent et bousculent le vahaza pour parler tous en même temps en malagasy. Les portières s’ouvrent et aspirent dans un bruit de voix. Le taxi bas de caisse repart dans une arabesque de poussière et de gaz d’échappement puant. Sur le bord de la route, restent le touriste et une vieille dame. D’un geste sec et précis, le second a fait monter les gens. Chacun s’est poussé, s’est tassé à qui mieux mieux. « Plus de place », et le tacot a démarré, bas de caisse. Éric et la vieille n’ont plus qu’à revenir à ce qu’on aurait du mal à appeler un abri bus - un fantôme d’abri bus. Il y retourne et a du mal à regarder l’ancêtre au cabas, cet autre lui-même.
Madagascar est ainsi : soit vous embarquez, soit vous n’embarquez pas, et vous ne savez pas pourquoi. C’est un mystère. Vous restez sur le bas-côté. Et si vous n’embarquez pas d’emblée, vous vous retrouvez vomi par la Grande Île. Cette malédiction-là a un nom, elle s’appelle le « Tsiny ».
Eric se trimballe toujours avec son vieux compagnon, un vieux magnéto à bande, que ce soit sur l’Imérina, en région antakarane, sakalave, ou betsimisarake, il recueille d’anciens contes au bord de l’oubli, les angano d’Ikotofetsy et Imahaka, et ceux des ancêtres pygmées Vazimbas.
C’est ainsi qu’au cours d’une de ces expéditions littéraires, il s’aperçoit au cours du trajet de retour, en tape-cul, que les piles sont mortes au beau milieu du récit. Et puis, il y a les vieux mots dialectaux sur lesquels personne ne s’entend, l’insuffisance des traducteurs auto-proclamés qui proposent « taupe » pour « tandraka », et lion ou renard pour « fosa » … Seule la boisson trouvait un terme à ces sempiternelles disputes sémantiques et autres querelles de personne : un rhum qu’accompagnait un gazon-de-« riz Ben Laden », riz d’importation pakistanaise qui valait moins cher que la production locale et qui la plombait calmait tout.
Au cours de sa picaresque quête, Eric fit la connaissance de ravissantes tsimihorinana, celles « qui ne se couchent pas sur le côté ». Lui, abreuvé de lectures romanesques, il prenait ça pour de l’amour, alors que c’était seulement de l’Oubli. Une parodie d’amour. Aussi repartait-il, dans le jeu de l’existence, comme une balle de ping-pong qui heurte la table. Un ohabolana le dit pourtant : « Ny lainga tahaka ny fasika : ka mora ama-mandry, fa sarotra amamifoha. (Le mensonge est comme le sable : il paraît doux quand on s’y couche, mais dur quand on se lève) ». Car ces filles-là ne sont pas seulement menteuses, elles sont le mensonge même.
Il finit par rencontrer la prostituée sacrée que l’on achète avec un morceau de son âme. À Majunga, il croise une superbe fille qui plante ses yeux d’ivoire dans les siens. Fasciné, il se retourne, elle continue son chemin, elle met alors ses mains sur les fesses moulées et rebondies pour se déhancher outrageusement avant de tourner enfin son fin visage vers lui en riant. L’aimée aux formes divines lui vole dans une chambre d’hôtel borgne son fric, sa valise et ses fringues. Il sort de la douche, cherche son caleçon, son tee-shirt, il ne trouve rien, il appelle, une mauvaise serviette en guise de pagne : « Gislaine ! » Décalage entre la branchitude de ces jeunes filles et leur prénom, les plus éculés, qui leur vient en ligne droite de la colonisation. Il se met à comprendre la situation dans laquelle il se trouve, il veut retrouver Gislaine, lui faire la leçon, mais se rencontre qu’il n’a sur lui, autour de la taille qu’une serviette défraîchie. Il hésite à sortir sa tête de la porte de la chambre, et ce qu’il dit, c’est « Aza fady ». Excusez-moi, en direction de la vieille femme qui sert de personnel de service, qui feint de ne pas comprendre le français.
Il se hâte d’aller demander, vêtements d’emprunt éculés et trop grands pour lui, une ardoise à l’auberge du coin en attendant la fin de la semaine pour pouvoir retirer à la banque le nécessaire. Là, il se plaint avant de se bourrer la gueule en geignant. Le chagrin et le dégoût l’emporte si loin que le gargotier finit par lui dire : « Regarde-toi : toi-même tu es devenu un angano si comique que tu fais rire les petits enfants… »
Personne ne connaît de Gilslaine dans la ville. Et pourtant toutes les affaires dérobées de ses anciens amants touristes sont à l’étal des boutiques de la ville.
C’est à Mada qu’Eric a appris que le beau n’est pas le reflet du bien, mais rien d’autre que le miroir de son désir. La psychologie désigne cela par l’effet de halo.
À son approche, dans la ville, tout le monde semble rigoler, du genre : « Ce que les Vahazas sont naïfs », et ça résonne dans toute l’île. La misère est ce qui se partage le mieux.
À Tana, la veille d’embarquer pour son vol de retour, des malgaches dans la rue rigolent de le voir tituber, ivre, plein d’échecs, sans son magnéto à bande qui lui a été fauché, et il chante de manière emphatique, les bras écartés :
« Embrasse-moi
Jusqu’à la dernière goutte
Comme on entre dans un puits…
Embrasse-moi encore,
Aspire mon âme
Comme on aspire au venin.
Love-moi ! »
Une tenancière d’hôtel à Hell-Ville lui avait dit : « On dirait le paradis, mais il manque toujours quelque chose. » Et ce quelque chose, ce n’était pas lui.
Madagascar, c’est un peu ce joueur de kabôsy qu’on ne remarque pas, qui fait partie du décor, puis qui intrigue sans qu’on sache vraiment pourquoi jusqu’à ce qu’on découvre tout d’un coup qu’il joue avec deux phalanges en moins.

Jean-Charles Angrand


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