C’en est trope

Animalité de la boucle, avec Gilbert Lascault

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 19 juin 2014

« -Ô ligne droite : sentier des chrétiens !, disent nos théologiens. –Symbole de la rectitude morale !, dit Cicéron. –La meilleure ligne !, disent les planteurs de choux. –La plus courte, dit Archimède, qu’on puisse tracer d’un point à un autre ». Ainsi Laurence Sterne, dans Tristam Shandy, résume-t-il le consensus historique réalisé autour de la ligne droite.

Il est presque un truisme que d’affirmer que la raison incline vers la mesure, le net, vers la bonne géométrie, vers le figé. Rien de plus déconcertant pour l’esprit que le mouvement de la mer. Platon lui-même, se méfiant de la métis, l’intelligence rusée, qui « s’appliquait à des réalités mouvantes qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au raisonnement rigoureux », assurait dans Philèbe : « C’est de lignes droites dont je parle, et de lignes circulaires, et de surfaces et de solides qui en proviennent… De telles formes, j’affirme qu’elles sont belles non pas relativement, comme d’autres, mais belles toujours, en elles-mêmes, par nature ».

À sa suite, nos sociétés se sont platonisées. Dieu est un triangle isocèle.

À l’inverse, la menace de l’immaîtrisé s’est retrouvée confinée dans une animalité repoussante. La boucle avale, on le sait, recrache, encercle, retient, capte, attache. Le terme de « caprice », capriccio, indiquait à l’origine le bond du « cabri ». Dès l’origine, l’homme dit sa méfiance envers les stratégies retorses de la bête.

Le grec Oppien, au IIe siècle après J.-C., dans son Traité de la chasse, remarquait que « le renard se creuse une demeure avec sept portes différentes auxquelles conduit autant de couloirs, les ouvertures étant très éloignées les unes des autres ». Dédale tiendrait donc du renard la conception du labyrinthe.

Le terme grec de poikilos désignait semblablement le dessin bigarré d’un tissu, le scintillement d’une arme, et la robe tachetée d’un faon, ou le dos brillant du serpent constellé de touches sombres. Le terme proche, l’aiolos servait à évoquer non seulement les boucliers qui tournoient en scintillant, mais aussi les vers, les taons, un essaim d’abeilles, « toutes bêtes dont la masse grouillante et remuante ne reste jamais en repos ». Les deux mots servent à caractériser la ruse, la métis. Selon Ésope, la panthère est poikilos de pelage, tandis que le renard l’est par l’esprit. Pour Sophocle, les questions de la Sphinge sont poikila…

Mais celui qui l’emporte en stratégie retorse parmi le règne animal semble être pour les Anciens grecs le poulpe. Ils le décrivent comme un nœud de mille bras, un réseau vivant d’entrelacs, un nœud de férocité. Pour l’attraper, précise Oppien, « les pêcheurs lui jettent en appât une femelle de son espèce, qu’il enserre avec tant de force que rien, sinon la mort, ne peut lui faire lâcher prise ».

On retrouve cette animalité tortueuse dans les lettrines armoriées des manuscrits irlandais médiévaux qui se déploient comme une tresse. Ces lettres ornementées renvoient aux rêves de tourbillons que rencontrent Maelduin et ses compagnons dans certaines des sagas irlandaises, lorsque, par exemple, ils se retrouvent face à une bête déroutante, mobile dans son immobilité même, en un fascinant tournoiement : « Elle tournait à l’intérieur de sa peau, la chair et les os pirouettant, mais la peau immobile. Ou bien, c’était la peau qui tournait comme une meule, tandis que chair et os ne bougeaient pas. »

Ainsi l’horreur culmine dans la courbe infinie et démultipliée et le nœud indénouable de l’animalité.

Privés de pattes, les reptiles avancent « à coup de courbes » dit un texte de 1653. Ils sont, décrit Bachelard, « flèches tortueuses » : vitesse non-droite. Pour eux, le plus court chemin d’un point à un autre est une ligne serpentine. Ce sont des animaux non euclidiens.

Le romantisme n’est pas en reste, pour qui, sinueux, séducteur et assassin, le serpent est objet de fascination. Chateaubriand le décrit comme un être de fuite : « On ne saurait dire où gît le principe de ses déplacements, car il n’a ni nageoires, ni pieds, ni ailes ; et cependant il fuit comme une ombre (…) ; il reparaît, disparaît encore, semblable à une petite fumée d’azur, ou aux éclairs d’un glaive dans les ténèbres (…). Ses couleurs sont aussi peu déterminées que sa marche ; elles changent à tous les aspects de la lumière, et, comme ses mouvements, elles ont le faux brillant et les variétés trompeuses de la séduction (…). Ses regards enchantent les oiseaux dans les airs ; et sous la fougère de la crèche, la brebis lui abandonne son lait… ».

La surréalité moderne en fait un animal omniprésent et abstrait. « Le sol, remarque le peintre Alechinsky, est de serpent qui écrit, de serpent intraduisible ». Ainsi s’inscrit la courbe dans la symbolique des formes. Les animaux, écrit Ernst Jünger, le 10 novembre 1944, dans leur rapport au milieu et leurs relations réciproques, sont « comme un peloton plein de nœuds et d’entrelacs multiples. »

Ce n’est pas pour rien que depuis l’origine, l’animal a inspiré à l’homme le nœud. De l’animal tordu, retors, l’humanité retient le noeud. Faisant le nœud, l’homme imite l’animal. Pour nommer les nœuds, tout un bestiaire est invoqué : nœuds de jambe de chien ; nœuds de vache ; nœuds de gueule de raie ; cul-de-porc avec tête d’alouette... Nœuds de marins, bien sûr : il fallait ne pas être humain pour s’attacher au vent. Il a fallu l’animal pour s’arracher de l’immobilité marine. Pour voguer, il fallait pactiser avec la bête. C’est l’animal qui nous a procuré la puissance de la courbe.

Jean-Charles Angrand


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