C’en est trope

Au dégoût des termites

C’en est trope !

Témoignages.re / 20 octobre 2011

Il faudrait faire une physiologie du goût adaptée aux termites, une sorte de Brillat-Savarin pour bestioles. Car, entre tous, le termite est un animal littéraire, fin critique dont la particularité est de parcourir tout ouvrage, en bande organisée. Presque une mafia de l’intellus. Des féroces du situationnisme. Is understanding ultimately no more than an emotional response to a situation ?, pose-t-il sans cesse la question, car le termite a tout lu, y compris David Mullan.

Une expérience de première main — c’est le cas de le dire (attention, ça pince) — montre que insecte bouffeur aime Hugo, goûte fort Molière, n’apprécie pas Balzac ; quant à Racine, il se délecte de la couverture, répugne au texte, allez savoir. La race termite fait preuve d’un appétit féroce dès lors qu’il s’agit du Littré, plusieurs volumes, feuilles papier bible, longs volumes noirs, élégants, plus hauts que longs, édition années 50, comme celle que m’avait offerte ma grand-mère, prof de philo à la retraite. Un délice. Il est vrai qu’ils parcourent plus qu’ils ne lisent. Mais pugnaces avec ça. Et puis ma poésie en Oeil de Lynx, tout lu, liseurs dévorants. Et polyglottes : le mandarin couramment ; se sont faits un recueil de poèmes chinois dédicacé par l’ami Wang Hsin à l’époque où nous travaillions à traduire. Bibliophiles, naturellement, les Guillevic et Brisville signés bouffés... Et amateurs d’histoire de l’art, dévorés les courriers que mon grand-père Pierre, universitaire, échangeait avec William Butler de l’Indianapolis Museum of Art sur les travaux du néo-impressionniste Charles Angrand...

Mais leur régal, par-dessus tout, car ils sont fins amateurs d’art, c’est le papier de riz. Ils ont su apposer leurs sceaux de boue séchée sur un lavis que le peintre coréen Young-Suk Kang avait réalisé à l’occasion de la publication de mon bouquin sur le tch’an (éditions You Feng), une rare réussite. En revanche, moi, je ne goûte pas vraiment la ligne que leur prose a laissée sur mon parquet et dans tous ces cartons de bouquins. Leur prose et leurs vers, très peu pour moi : faute de traducteur.

Or, au milieu de ce féroce champ de bataille, infecte, trône un livre, indemne, rescapé. Un miracle. Doux titre, consolateur, en barre la couverture : “L’Amant”. Marguerite Duras. Rude amant que cet amant-là. Eh bien non, à l’ouvrir, on le croit bouffé aussi : pas de guillemets, jamais ; des parcelles, des blancs. Mots manquants, des verbes parfois. Mais non, suis-je bête !, il est entier. Achevé, comme peuvent l’être les souvenirs.

Et puis avec ce bouquin, ce sont des conversations qui reviennent, malgré le repas des insectes ou à cause d’eux. Parce que Duras s’invitait de temps à autre aux discussions dominicales. Mon humble grand-mère Cécile avait rencontré Marguerite D. grâce à une de ses anciennes élèves travaillant à “Libé”. Trouville, longues virées nocturnes en voiture, grosse cylindrée, avec Yann Andréas. A discuter de tout... Grand-mère, une des premières agrégées de philo, normalienne, promo de Sartre et de Simone de Beauvoir. Elle était plus passionnante lorsqu’elle parlait de l’Occupation ou des lettres que Sartre lui envoyait et qui évoquaient les « loupes de Vénus » (grains de beauté) de De Beauvoir...

Duras, c’est d’abord une écriture : une écriture dédoublée : adolescente, bourrée de présentatifs, par-dessus une pensée distanciée, adulte, emportée libérée, un flot qui, la manière du Mékong, « emmène tout ce qui vient, des paillotes, des forêts, des incendies éteints, des oiseaux morts, des tigres, des buffles, des hommes noyés, des leurres, des îles de jacinthes d’eau agglutinées, rien n’a le temps de couler, tout est emporté par la tempête profonde et vertigineuse du courant intérieur, tout reste en suspens à la surface de la force du fleuve ». Mais s’est-on assez penché sur ce qu’il y avait d’indochinois sur cette façon d’écrire, de présenter les choses, sentiments et paysages : cet effacement des contours, cette parole toujours interrompue et recommencée, à la manière de grands aplats de lavis dilué ?

Et en même temps, c’est une peinture profonde, personnelle d’une colonie, une colonie inadaptée, qui s’effondre, l’Indochine française, gangrenée de l’intérieur, pourrie, rendue au moyen d’une écriture ressassante, avec un personnage qui s’élabore dans les contradictions. Car l’Amant chinois l’est d’une ado française, blanche, sur fond de racisme quotidien : « Mes frères ne lui adresseront jamais la parole. C’est comme s’il n’était pas visible pour eux. (...) Cela, parce que c’est un Chinois, que ce n’est pas un blanc ». Peinture vivante d’une condition féminine déplorable : c’est ça aussi la colonie. « Je regarde les femmes dans les postes de brousse. Elles ne font rien, elles se gardent seulement, elles se gardent pour l’Europe, les amants, les vacances en Italie, les longs congés de six mois tous les trois ans lorsqu’elles pourront enfin parler de ce qui se passe ici, de cette existence coloniale si particulière. (...) Elles attendent. Elles s’habillent pour rien. Elles se regardent. (...) Certaines sont plaquées pour une jeune domestique qui se tait. Plaquées. On entend ce mot les atteindre, le bruit qu’il fait, le bruit de la gifle qu’il donne. Certaines se tuent ». Le cas sans doute de la mère. Mais sans doute, mes termites étaient-ils trop civilisés...

Jean-Charles Angrand


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