C’en est trope

Au nom du mensonge…

Jean-Baptiste Kiya / 20 février 2014

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Réflexions sur le mensonge d’Alexandre Koyré, éditions Allia.

Deux critères essentiels caractérisent le mensonge. Le premier critère est : Quel que soit sa nature, le mensonge se mesure à hauteur des conséquences qu’il laisse derrière lui. Aussi en est-il de positifs comme de négatifs. Le deuxième critère : Plus que d’autres faits de langue, le mensonge s’inscrit dans l’ambiguïté de la subjectivité en ce sens qu’il suppose une intention : l’intention de tromper. En dehors de la volonté de mentir, le mensonge s’appelle une erreur. Ou acte gratuit, ou folie. Aussi peut-il être considéré – alors qu’il ne n’est mentionné dans aucun sommaire de gradus, ni de traités de rhétorique – comme une figure de style à part entière, qui s’inscrirait au côté de l’ironie ou du paradoxe dans la partie des figures de pensée. S’il n’y trouve pas sa place, c’est sans doute qu’il est sur-représenté dans la vie courante. On ne trouve pas sur le marché des livres des manuels du genre : « Comment bien mentir, en 15 leçons ». Si le mensonge ne s’apprend pas, c’est qu’il est sans doute naturel, une sorte de première nature que l’éducation aurait corrigé.

L’acte de mentir s’insère donc dans une stratégie dont le destinataire est partie prenante. Voilà ce que je dis, en gros, à Pierre M., le livre d’Alexandre Koyré, Réflexions sur le mensonge, posé sur le zinc. Pierre me dit : « Alors, un aveugle qui nie l’existence de la lumière ment-il ? » Il est comme ça Pierre. « Non, je lui fais, parce qu’il ne peut connaître la lumière. –Mais son absence non plus… » Derrière Pierre, sur le mur du fond, s’étale un trompe-l’œil. Je pense : Combien se trouvent ainsi devant leur propre vie et qui se disent : Ce n’est pas ma vie, c’est un trompe-l’œil… Je croyais être heureux, et c’était faux ; je croyais être riche d’expériences, ce n’est pas le cas ; ce que je croyais avoir vécu, je ne l’ai pas connu ; il faut que j’entre en moi-même. Vanitas et allégorie de la peinture elle-même, le trompe-l’œil nous questionne : Combien de temps a-t-on perdu à essayer d’accrocher son chapeau à un crochet qui était dessiné sur un mur ? Et puis, quelque part, n’y a-t-on pas pris du plaisir à le contempler ? C’est tout le problème de l’utopie : on la veut, mais elle n’existe pas.

Le bouquin de Koyré, que je tapote du bout des doigts, m’inspire un syllogisme : La table est sur le sol, Le livre est sur la table, Donc le livre est sur le sol. Pierre me fait remarquer que ce syllogisme n’est pas un mensonge, dans la mesure où je ne cherche pas à le tromper. Le faire sourire serait mon unique motivation. Il reprend distraitement sa lecture du Point, et rigole, il me montre un titre qu’il me lit : « La troublante disparition des archives papier de Claude Guéant ». Il ajoute : « En voilà des mensonges d’Etat, bien frais ! » Je rétorque : « Un mensonge pour en cacher d’autres. Des mensonges gigognes, de sorte à ce qu’on oublie les premiers que le dernier -bien visible- vient dissimuler. Classique. –Hum, les mensonges sont aussi des moyens pratiques de se tirer d’affaire. »

Je lui fait remarquer que le livre d’Alexandre Koyré ne définit pas assez le mensonge, qu’il ne présente pas de classement non plus, pas de généalogie. Il défend en outre l’idée que le mensonge est l’apanage du plus faible. À l’en croire, il n’existerait pas de mensonge chez le plus fort : du fait de sa force même, il n’aurait pas besoin d’imposer une « fausse vérité ». Pour moi, c’est inexact.

« Ce que tu oublies de dire, quand même, dans ta définition du mensonge, c’est la capacité de nuisance qu’il peut induire. Jean-Baptiste Rousseau, le poète, met le doigt dessus ; il écrit :
Quelque grossier qu’un mensonge puisse être,
Ne craignez rien ; calomniez toujours ;
La plaie est faite ; et quoiqu’il en guérisse,
On en verra du moins la cicatrice ».

Et puis il y a une autre chose que tu oublies, c’est que les menteurs inventent le pays de la franchise. Ou tout au moins, ils le consolident. C’est comme s’ils voulaient se préserver des mensonges qu’ils inventent. Parce que le mensonge est une anticipation : la question du temps est fondamentale.
Plus les menteurs paraissent francs, plus leurs mensonges réussissent.

- Ecoute ça », et je lui lis le début des Réflexions : « On n’a jamais menti autant que de nos jours. Ni menti d’une manière aussi éhontée, systématique et constante. On nous dira peut-être qu’il n’en est rien, que le mensonge est aussi vieux que le monde, ou, du moins, que l’homme mendax ab initio ; que le mensonge politique, surabondamment, nous l’enseigne l’histoire ; enfin, sans remonter le cours des âges, que le bourrage de crâne de la Première Guerre mondiale et le mensonge électoral de l’époque qui l’a suivie ont atteint des niveaux et établi des records qu’il sera bien difficile de dépasser… Tout cela est vrai, sans doute. Ou presque ». Car ce qui a changé, écrit-il plus loin, c’est que tout le progrès technique a été mis au service du mensonge.

L’innovation, c’est le mensonge de masse, sa réduplication. La photocopie que Camille chante...

 Jean-Charles Angrand 


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