C’en est trope

Au nom du mensonge (2)

Jean-Baptiste Kiya / 27 février 2014

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« Des Menteurs » [tiré à part du chapitre IX du 1er livre des Essais, édition de 1588, augmenté des ajouts de l’exemplaire de Bordeaux] de Montaigne, aux éditions Allia.

L’arrière-salle résonne d’une vague chanson. D’un signe de Pierre, je tends l’oreille. C’est la chanson d’Emilie Simon, « Menteur » qui cartonne, dans laquelle elle compare les mots à un jeu de cartes, seule constante dans un monde où tout s’effondre, à commencer par le sens. Chanson légère et tragique parce qu’il ne nous resterait plus qu’en « cette branloire perenne » dont parle Montaigne, que le mensonge comme unique espace de liberté, pour nous sentir encore exister.

- La société présente la vie comme un jeu, confirme Pierre. L’amour, c’est pareil : on joue avec des êtres, on perd, on gagne. Parfois ça s’équilibre, parfois non. Alors le mensonge, dès lors qu’il s’agit de sauver sa peau, comme dit la chanson, qu’est-ce que ça vaut ? Ça devient un outil, vidé de tout aspect moral. Gain et perte n’ont plus d’importances, ils s’annulent au seul profit du goût du jeu. La société nous le répète assez.

- S’il y a quelque chose qui manque à la liste des sept péchés capitaux qui fonde notre société, c’est bien le mensonge…

- La théologie, reprend-il, associe le mensonge à l’orgueil.

- C’est une erreur. L’orgueil cherche à mettre en valeur le locuteur, alors que le but du mensonge est de dévaloriser le récepteur, quand bien même il n’en serait pas la cible. Les desseins de l’orgueil et du mensonge sont donc situés aux antipodes de la chaîne communicationnelle.

Je poursuis : -La société judéo-chrétienne s’est construite entièrement sur la menterie, pour reprendre le mot de Montaigne. L’esclavage, l’engagisme, le Bumidom ou les privilèges, sur quoi ça reposait ?

- Montaigne parle de « maudit vice ». Pourtant le mensonge et son corrolaire, la crédulité, ne paraissent pas le levier du péché originel.

- Le serpent aurait-il menti ? Je ne crois pas non plus. La langue tortueuse comme l’est son corps, tout ça, c’est de tradition postérieure. Je crois même d’ailleurs qu’il dit la vérité, le Serpent. L’homme se rêve en dieu – et pour ça il lui fallait expérimenter la mort. Si le penseur bordelais évoque une malédiction, c’est parce que « nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole. Si nous en connoissions l’horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d’autres crimes ». Le mensonge non seulement mine le lien social, mais en plus il asservit. Doublement il enchaîne : à la fois le menteur et le crédule.

- Montaigne dit : asservi à une « parole fausse » ; c’est plus que ça, c’est une parole inconnue, parce que le mensonge n’est pas l’inverse ou le contraire de la vérité du fait qu’il est multiple et inconnu, et qu’il se veut inconnaissable.

Il enchaîne : - Montaigne dit : Nous devrions le poursuivre à feu plus justement que d’autres crimes, que fait la justice ?

- Le lien social et la justice, on ne peut pas les dissocier. Quand il parle du mensonge, Montaigne le fait comme d’une maladie infectieuse. Le point est si important dans l’œuvre de l’humaniste qu’Antoine Compagnon en fait l’ouverture de son recueil, Un Été avec Montaigne.

- En effet, le machiavélisme autorise à mentir, à trahir sa parole, et pour Montaigne, la fin ne justifie pas les moyens.

- Aujourd’hui le Code épargne au mensonge toute sanction pénale, avec la bénédiction de la Cour de cassation. C’est Paul Lombard, un avocat, qui en parle. Je cite : « Qu’il soit écrit ou oral, il ne peut en aucun cas être considéré comme une infraction. Il ne devient punissable qu’accompagné d’un acte extérieur, d’un fait matériel ou de l’intervention d’un tiers destiné à lui donner foi et crédit ». En ce cas, il change de nom et devient escroquerie.

Pierre rigole : -Comme si le mensonge n’était pas un acte social ! Beaucoup comparent la Justice à la toile d’araignée qui laissent passer les puissants et accroche les faibles : elle laisserait passer le mensonge et retiendrait le crime. Comme si c’était aussi simple – on ne peut pas dissocier les choses comme ça.

- Le Code pénal est un trompe-l’œil. Il est l’image, non de ce qu’est la société, mais celle que la société se donne à elle-même – ce qui est très différent.

Nous rigolons tous les deux, nous savons à quoi nous en tenir. Je me récrie : Et si la vérité triomphe…

Il rétorque : Il faudra faire appel !

 Jean-Charles Angrand 


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