C’en est trope

Au nom du mensonge (4)

Jean-Baptiste Kiya / 13 mars 2014

Un serveur aussi personnel et agréable qu’un courrier de la BRED vient nous servir nos tasses de café.
Je laisse tomber la cuillère.
- Trop amer. Il faudrait le sucrer à outrance pour qu’il soit buvable.
- Tout comme la société, répond Pierre. Il reprend : Le problème du mensonge, c’est qu’il s’agit de lui opposer quelque chose de fort et de cohérent. (Derrière ses propos je sens percer le lanceur d’alerte de Facebook qui lui fait dire qu’un matin, il entendra les gendarmes taper à sa porte pour lui intimer : « Au nom du mensonge, je vous arrête ! ») Il dit : Il s’agit de faire de la vérité non un simple fait à enregistrer sur de quelconque registre, mais une valeur. La vérité est un de ces termes pour lequel la notion dépasse la définition.
- En même temps, tu poses le problème de la vérité, pas le problème du mensonge. Et le contraire du mensonge n’est pas la vérité… mais la franchise.
- Il n’en demeure pas moins que la franchise est une valeur, pas le mensonge.
- Et la fiction, l’apologue, le symbole, la métaphore, l’allégorie, la littérature, l’art, qu’est-ce que tu en fais ?
- J’écarte ce qui a trait au « beau mensonge », l’effet artistique au sens large, direct ou indirect (et je pense au trompe-l’œil), clairement perceptible et identifiable : ce qui est de l’ordre du code.
- Le mensonge n’est pas une valeur, alors qu’est qu’il est ? Une psychopathologie ?
- Presque. Joseph Gabel qu’il en est « un phénomène périphérique », « une ébauche de maladie mentale. » « Le mensonge est par rapport à la névrose ce que la névrose est par rapport à la psychose ». C’est son article Mensonge et Maladie mentale.
- Un peu vague...
- Il dit, et tu seras d’accord, que « la recherche de la vérité n’est pas une activité de luxe, mais une dimension essentielle de notre santé et de notre humanité ». La littérature, elle-même, est une part essentielle de la recherche de la vérité, mais par des moyens détournés et prospectifs. Elle avance dans le noir, contrairement aux sciences sociales. Le philosophe Etienne Borne définit la psychanalyse comme une thérapeutique par la vérité.
- Entendu, mais tout de même on ne peut pas nier l’ampleur du mensonge. Le texte que tu me cites est tiré d’une conférence prononcée en 1966 à la faculté des lettres de Rabat. L’époque n’est pas la même, le Maghreb est indépendant et pacifié, il n’y avait pas en Occident la même paupérisation, l’efflorescence de la consommation qu’on connaît aujourd’hui associée à la tension du marché de l’emploi. Le mensonge aujourd’hui est devenu à la fois une tentation collective et une maladie sociale. J’ai envie de dire une norme. On ment sur son CV, on essaie de frauder sa déclaration d’impôts, mariée, on essaie de maintenir sa bourse, on entame une relation avec son prof de fac pour avoir son diplôme, on fait des petits boulots non déclarés, on paraît beaucoup plus qu’on n’est, on se met en avant. Même au plus haut niveau de l’État. Les grenouilles se font bœufs, et tentent de le faire croire aux autres.
- L’arithmétique est bien connue : plus il y a de lois, plus il y a de fraudeurs. On va vers un monde où on ne pourra pas ne pas frauder. Montesquieu l’avait prédit : « Il ne faut point faire par les lois ce que l’on peut faire par les mœurs. Les lois inutiles affaiblissent les nécessaires ».
- Et le mensonge devient banal.
- Gabel le dit à sa façon : il dit le mensonge est un dépersonnalisme. Il dépersonnalise aux deux bouts. La télé, le foisonnement des médias, les réseaux sociaux, les rencontres internet font aujourd’hui qu’on ne rencontre plus personne, au contraire. C’est le moi qui pullule et qui s’invente sa propre fiction. Vous projetez autour de vous une image sociale défragmentée. Après vous n’avez qu’à vous ramasser à la petite cuiller. Le psychanalyste parle d’un équilibre axiologique, un équilibre de valeurs, qui n’existe pratiquement plus pour le coup. Et qu’il est devenu impossible d’enseigner. La folie, elle, est plus qu’une mise à distance de la conscience – ce que fait le mensonge-, elle est réification : elle utilise la conscience comme un objet ; pour le mensonge ce serait plutôt un outil. D’où le lien.
- On vaut à Gabel des développements importants sur la notion de « fausse conscience ». Et pour revenir à ce qu’on disait : avec la justice, on est en plein dedans, dans cette fausse conscience. Alors, quand même, au lieu d’utiliser le canal Facebook pour dénoncer, tu devrais peut-être toucher la Chancellerie.
- La chancellerie ? Elle est comme Ponce Pilate, lâche-t-il : elle s’en lave les mains ! C’est dans tous les journaux. La ministre n’intervient pas, elle se tient « informée ». Point. Autrement dit, même pour contrôler la bonne marche de la procédure, il n’y a personne. Zéro sanction : procureurs, juges sont au-dessus des lois qu’ils sont censés représentés ! Et quand tu penses que les avocats sont des « auxiliaires de justice », il y a de quoi bien rigoler…
Et, en effet, il rigole.

 Jean-Charles Angrand 


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