C’en est trope

Au nom du mensonge (5)

Jean-Baptiste Kiya / 20 mars 2014

Dans Pinocchio de Collodi, la fée déclare au pantin : « Je ris des mensonges que tu fais. - Comment savez-vous que je mens ? - Les mensonges, mon enfant, sont vite découverts. Il y en a de deux espèces : les uns qui ont les jambes courtes et les autres qui ont le nez long. Les tiens justement de ceux qui ont le nez long ».

- Autant faut-il être né fée, me dit Pierre, pour les sentir à plein nez, ou pour courir plus vite qu’eux. Beaucoup ont moins de flair que les fées et moins de jambes que les mensonges…
J’acquiesce : - Le monde du mensonge, c’est « l’hostel du roy Pétaud où chacun est maistre », pour le dire à la Rabelais.
Le tour de force de Patrick Cauvin est d’avoir fait d’un prof de philo, Antoine Berthier, spécialiste de Spinoza, le philosophe de la rationalité, « fabricant de lunettes et de morales », comme il le déclare, un menteur. « Philosophe », tu sais ce que c’est ? Ami de la sagesse. Prof de philo et menteur, c’est gros quand même ! Mais c’est un mensonge de l’intérieur, un mensonge pour se mettre en valeur, un mensonge qui ressemble à une lâcheté, un mélange de réalité et de mensonges, parce que la vie est tellement décevante… surtout au regard de ce qu’elle devrait être…
- Berthier fait donc du mensonge une utopie ?
- Il dit : « Ce n’est pas de la menterie, c’est de la survie… Je suis si transparent qu’il faut bien que je m’invente un peu plus d’épaisseur… un lest pour ne pas m’envoler… » Obligé d’inventer sa vie par incapacité de la vivre.
- C’est de l’ordre de l’exercice mental.
- Et par là le mensonge est attachant, entends qu’il attache et nous attache. Parce qu’ironique, le mensonge se fout de nous. Comme des baies rouges, qui sont à la fois belles et poison violent.
- Je te suis, me fait Pierre, mais il ne faudrait pas confondre mensonge pour soi et le mensonge pour les autres.
- Le second est beaucoup plus sympathique que le premier.
Il recule : - Détrompe-toi. Il suffit que tu reçoives par avocat interposé des attestations des amies de ton ex qui te décrivent comme un mari violent ou infidèle, alors que rien n’est vrai…
Un silence se fait. Je reprends : - Ce qu’il y a de piquant dans ce roman c’est que Cauvin détaille les mécanismes de l’apprentissage du mensonge par les adultes : l’enfant cherche à se conformer à l’image que se font de lui les adultes, alors il ment. Il commence par mentir pour ne pas décevoir ses parents, c’est une saine réponse à la pression familiale, non ? Et il continuera. Le mensonge est un cercle vicieux vertueux.
- Comme tu y vas ! Tu ne fais pas assez la part des choses entre mensonge privé et mensonge public. Intercepte la messagerie cachée de ton épouse, un juge va te dire : Halte là, vie privée ! La notion de vie privée qui est défendue de partout laisse passage au mensonge.
- Tu ne défens pas la vie privée ?
- Non, je dis que c’est quand même plus compliqué que ça : Qui a une vie privée ? Qui ? Pas tellement le parent seul qui s’occupe de son enfant handicapé, ni la pauvre septuagénaire qui n’a pas de quoi s’acheter du crédit pour son téléphone, pas ceux qui comptent leur argent pour finir la fin du mois, qui dépensent tout ce qui leur reste pour manger, ni ceux qui se restent le week-end chez eux parce qu’ils font des économies sur leur gasoil ! Tu en conviens, pour avoir une vie privée, il faut avoir de l’argent. Ou être beau, belle et jeune. C’est le cadre supérieur, le patron, l’employé de la préfecture qui va en Thaïlande, ou à Mada tous les deux mois. Et là bas, ce ne sont pas des clients de prostituées : ce sont des touristes.
- Je t’arrête. À Mada, la prostitution est invisible.
- Ce n’est pas pour ça qu’elle n’existe pas.
- C’est pas écrit sur les murs des aéroports.
- Alllons, il faut décrypter le réel. Patrick Besson dit qu’il n’y a pas de prostituée en Thaïlande, ce sont des filles. Et à Mada, on exploite la misère sexuelle des pays occidentaux…
Je rigole : - C’est le monde à l’envers ! Et je cite Aragon : « Le tonnerre des mensonges/Est le rêve des bourreaux ». On dit aussi que c’est l’échange d’une misère économique contre une misère sexuelle.
Il hausse les épaules : - Je suis trop socratique pour admettre ce genre de discours. Il y a une blague étiologique qui dit ça mieux que moi : « Pourquoi le chien remue-t-il sa queue ? »
- Dis toujours…
- « Parce que le chien est plus intelligent que sa queue. Si elle était plus intelligente que le chien, ce serait la queue qui remuerait le chien. » Tu rigoles, mais c’est tout à fait ça : il faut être plus intelligent que sa queue…
- Il faut surtout être plus tolérant.
- Je vois le discours, « les maisons de tolérance ». Socrate ne se tolérait pas, il se créait. Tendre avec les autres, dur avec soi.
- Attends, tu ne vas pas me dire qu’entre le gouvernement américain et Manning ou Snowden, le menteur c’est…
- …C’est la guerre des mensonges. Tout à fait !
Je suis surpris, il m’a bien eu, il rigole. Vexé, je reprends :
- On est quand même là sur un cas d’école : sur l’opposition entre mensonge d’État et mensonge individuel. Le mensonge d’État, lui, ne peut en être un, il ne peut l’être qu’à la génération suivante. Vois Debré…
Pierre me répond d’un air énigmatique : - La vérité, c’est celui qui tape à la machine qui l’a. Il peut la mettre à son goût.
Je rétorque : - Je te rappelle qu’on ne parle pas de vérité, mais de mensonge. Et Cauvin parle du cas de celui qui se ment à lui-même…
Pierre sourit. Son sourire est beau : - Oui, c’est le plus touchant. Il ne trompe personne. The same old blues.
Je me tais comme si d’un instant à l’autre j’allais entendre la stratocaster noire de Clapton creuser le silence à coups de médiator.

 Jean-Charles Angrand 


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