C’en est trope

Au seuil du secret : le cycle des Maternités

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 29 janvier 2015

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Charles Angrand (1854-1926), catalogue du Musée de Pontoise, rédacteurs : Robert L. Herbert, François Lespinasse, Adèle Lespinasse, éditions Somogy.

Chacun a en tête les révélations qu’entraîna le décès du néo-impressionniste Georges Seurat, l’ami des années parisiennes de Charles Angrand.
Il décède, rapporte l’encyclopédie, « subitement à l’âge de 31 ans des suites d’une angine infectieuse. Sa famille découvre à cette occasion qu’il entretenait depuis plusieurs années une liaison avec Madeleine Knobloch, de qui il avait eu un fils, Pierre Knobloch, né le 16 février 1891 ». Madeleine Knobloch était modèle, Seurat l’avait rencontrée en 1889, lors de l’exposition des XX à Bruxelles. Elle était repartie avec lui s’installer à Paris. Lucie Cousturier, dans l’ouvrage qu’elle consacre au père du divisionnisme, assure que Seurat « se montrait aussi peu expansif avec sa mère, normalement tendre, avec qui il prenait ses repas de chaque jour, qu’avec ses amis intimes. » Coquiot confirme : ce n’est qu’à la disparition de son camarade que Charles Angrand découvrit la double vie que celui-ci avait menée, ce que Fénéon, semble-t-il, infirme : Seurat aurait tenu dans la confidence deux de ses amis : Signac et Angrand.

Pierre Angrand, spectateur des derniers moments de la vie de son oncle, relate : « Durant sa maladie dont il savait l’issue inéluctable, [Charles Angrand] rangea lentement ses papiers personnels, repassant ainsi le cours de son existence ; il détruisit les lettres qui avaient trait à sa vie intime, garda sa correspondance de famille, et celle qu’il avait échangée, pendant trente années (1896-1926), avec Cross, Luce et Signac. »
Cette volonté d’effacement portant sur ce qui avait trait à sa vie privée va de pair, nous en sommes persuadés, avec une volonté d’indiquer graphiquement les convictions qui perçaient à travers les choix de sa vie intime. Autrement dit : ce que Charles Angrand ne disait pas, ce qu’il ne pouvait pas dire, il n’eut de cesse de le représenter. C’est de ce pied-là aussi qu’il faut regarder l’œuvre et en déceler les intentions.

La liste des dessins destinés à la galerie Durand-Ruel, rue Le Pelletier, communiquée par l’artiste à Signac dans la lettre de février 1899, nous en dit beaucoup à ce titre. L’ordre est rigoureusement le même que celui qui figure au catalogue de l’exposition : crayon Conté, « 1. Ma Mère », « 2. Enfant endormi », « 3. Enfant à table », « 4. Enfant sur le sein de sa mère », « 5. Enfant sur les genoux de sa mère », « 6. Enfant embrassant sa mère ». Pour être exact, ces « enfants » sont des bébés ; le motif du nourrisson est un motif non seulement crucial mais central, nous l’avons dit.

La notice du Musée d’Orsay propose l’identification du n°2, l’« Enfant endormi », comme étant l’ « Antoine endormi » de ses collections sur lequel est porté au motif, contiguement, « ANTOINE » en majuscules. Analyse pertinente qui fait qu’il est aisé de mettre la main sur son pendant, de mêmes dimensions (62 X 48), le n°3 de la liste, « Tête d’enfant » qui figure au sein de la collection du Art Institute of Chicago, crayon Conté sur lequel est porté, d’une facture identique, un bébé incliné sur une assiette, elle-même penchée du fait qu’il y plonge maladroitement son bras. La scène est toute entière prise dans ce regard amusé et tendre de l’artiste. Cette « tête d’enfant » correspond au 3e numéro de la liste produite par Angrand et porte, de manière analogue à l’ « ANTOINE » du Musée d’Orsay, un « EMMANUEL ».
Se basant sur les productions au crayon Conté sur lesquels sont inscrites des indications en lettres capitales, nous pouvons aisément identifier les dessins 4 et 5, à savoir : « Enfant sur le sein de sa mère » et « Enfant embrassant sa mère » comme étant les 2 œuvres graphiques conservées au Musée du Petit Palais de Genève, de mêmes dimensions (81 X 61), qui mentionnent respectivement : « MATERNITE » et « ETREINTE MATERNELLE ».
Sous « MATERNITE », halo ovoïde d’une mère penchée donnant le sein à son nourrisson est dessiné le motif correspondant à l’appellation 4, « Enfant sur le sein de sa mère » ; quant au numéro suivant, « Enfant sur les genoux de sa mère », il est inutile de préciser qu’il s’agit d’une « ETREINTE MATERNELLE ».
Nul embarras pour remonter au premier numéro, puisque est porté en lettres capitales claires sur fond sombre, à l’instar des autres dessins de l’ensemble, un « MA MERE », un crayon Conté de la collection du Musée d’Orsay.

Manque l’identification du dernier numéro – reste que cet ensemble remarquable de dessins sur lesquels sont ajoutés au motif des titres vaporeux, à peine lisibles, mystérieux, en harmonie avec le sujet, affûtant le regard, comme autant de réponses géométriques à l’arabesque des personnages, nous fait accroire, sitôt qu’on les a en tête, la valeur de ce qu’en écrivait Signac au moment de leur exposition (15 mars 1899) : « Ses dessins sont des chefs d’œuvre. Il est impossible d’imaginer plus belle disposition de blanc et de noir, plus somptueuses arabesques. Ce sont les plus beaux dessins de peintre qui soient, des poèmes de lumière, bien combinés, bien exécutés, tout à fait réussis. Et tout le monde passe devant sans se douter que ce sont des merveilles incomparables. Seule la propreté de l’exécution, la beauté du dégradé, détourne un peu l’attention des visiteurs, mais personne ne sent la beauté d’âme et le génie du grand artiste qu’est Angrand. Dans la presse on cite ses dessins, mais pas un critique n’a même essayé de les décrire et de signaler qu’on se trouve en présence de quelque chose de neuf et de grand ». La valeur de l’ensemble n’est pas comparable à ce que faisait Seurat, ni ce que faisait Redon, c’est en effet tout à fait « neuf et grand ». Signac parle à juste titre de « combinaison », nous évoquons un ensemble.
Au lieu des prénoms attendus, « Henri » et « Pierre », les neveux de l’artiste, le déchiffrement des lettres vaporeuses « Antoine » et « Emmanuel » contraints l’analyste à pister d’autres mystères encore.


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