C’en est trope

Biographies de Charles Angrand - un cas d’espèce

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 26 janvier 2017

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Le Petit Journal, n° 13994 du samedi 20 avril 1901 (article « Le Salon des artistes indépendants » par Charles Ponsonailhe).

1901. Important envoi de Charles Angrand pour les Indépendants dont c’est la 17e exposition : dix crayons Conté, ainsi indiqués au catalogue : Maternité, Etreinte maternelle, Le Baiser, Enfant à table, Enfant endormi, Enfant bercé, Enfant aux cerises…

M. Lespinasse précise dans la deuxième biographie qu’il consacre au peintre, publiée par Somogy, en page 34, de façon laconique : « L’accueil fut comme de coutume : la plus parfaite indifférence ».

La plus parfaite indifférence comme de coutume… Si l’on s’en fie à une lettre que Charles Angrand envoya à son ami Dezerville en date du 25 juin 1899, presque deux ans en amont, on pourrait en douter. L’artiste a exposé chez Durand-Ruel 6 dessins dont 4 (si l’on se fie aux titres) sont réaccrochés aux Indépendants deux années après : Enfant endormi, Enfant à table, Enfant sur le sein de sa mère, Enfant embrassant sa mère. L’artiste alors confie : « Les camarades m’ont écrit que jusqu’à la fin, les visiteurs s’étaient montrés empressés. Les journaux et revues aussi ont donné. Voyez ‘Le Figaro’ et ‘Le Temps’. Ils ont dit à mon égard ce qui s’est réédité ailleurs. J’ai là mon bloc de feuilles qui s’accordent dans la même appréciation, dirai-je, élogieuse. Avec de la persévérance, voyez-vous, on finit par avoir raison ».

Alors, beau succès ou « indifférence la plus parfaite » ? Si tel était le cas, les lignes précitées seraient à mettre sur le compte d’une rodomontade, d’une forfanterie d’un artiste en mal de reconnaissance… Charles Angrand menteur patenté, point d’interrogation.

Le moteur de recherche du site de la Bibliothèque Nationale de France, Gallica, ouvre des perspectives de réponse. Un rapide balayage indique que Charles Angrand est mentionné dans plus d’une quarantaine de titres, quotidiens et revues nationales. Alphabétiquement : L’Art et les artistes, Art et décoration, Comoedia, La Chronique des arts et de la curiosité, La Cravache, La Justice, La Lanterne, La Nouvelle revue, La Presse, La Renaissance de l’art français, La Revue de l’art ancien et moderne, La Revue de Paris, La Revue des Beaux-Arts, La Revue encyclopédique, La Semaine à Paris, L’Aurore, Le Bulletin de la Vie artistique, Le Correspondant, Le Figaro, Le Gaulois, Le Gil Blas, Le Journal, Le Journal des débats, Le Matin, Le Mercure de France, Le Monde illustré, Le Mouvement social, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Populaire, Le Radical, Le Rappel, Le Temps, Le XIXe siècle, Les Hommes du jour, L’Humanité, Mobilier – décoration, Paris-Soir, Ric et Rac…

La grande majorité des articles collectés est contemporaine à la vie de l’artiste. Aussi, écrire comme le fait M. Lespinasse « indifférence comme de coutume », pour les deux derniers termes, paraît des plus surprenants.

Pour autant, si les occurrences sont nombreuses, fallait-il y voir des éloges, comme l’écrit l’artiste, ou des remarques sans grand intérêt, « indifférentes » pour dire les choses comme l’écrit le biographe ?

Précisons que si l’outil Gallica est pratique, il n’est pas parfait, et loin d’être exhaustif : nombre de publications contemporaines à la vie de l’artiste, et capitales, manquent à l’appel. Précisons que c’est le moment de son histoire où la presse française connaît la plus grande expansion – à cette époque Félix Fénéon met sa plume au service du fait divers.

Gallica relève par exemple 11 occurrences au nom de Angrand pour le journal du « Temps », mais en oublie certaines : notamment le numéro 24192 du 11/11/1927 qui n’apparaît pas à la recherche au nom du peintre…

Autre précision et non des moindres : la 17e exposition des Indépendants, de 1901, recueille mille douze œuvres accrochées aux cimaises. Se pose donc la question de la couverture de la manifestation. Compte tenu de la place accordée dans les quotidiens nationaux à l’art, parmi les autres rubriques - actualité politique, économique, nationale, internationale, faits divers, sport, loisirs, sans compter la publicité…-, il était impossible au critique de faire état de tous les exposants.

Néanmoins, le nom d’Angrand apparaît dans le courant avril-mai 1901, dans la presse, et pas seulement sous la plume de critiques parfaitement inconnus ou anonymes.

Une du « Petit Journal » du 20 avril 1901 (visuel joint) : tout le deuxième paragraphe de l’article « le Salon des artistes indépendants » est consacré aux crayon Conté de Charles Angrand : « M. Angrand, écrit Charles Ponsonailhe, prenant pour sujet une mère berçant son enfant, se livre à des recherches de rythme de lignes, de correspondances de courbes, qui dans le corps humain correspondent aux ondes musicales et en font l’harmonie : courbe des épaules, des seins, du cervelet. C’est de la plus délicate science. »

Peut-être, était-ce là l’expression de la plus parfaite indifférence ?… Plus sérieusement, pouvait-on, en effet, comme écrivait Angrand, être plus « élogieux » ? Signac n’en eut pas tant.

Jean-Baptiste Kiya