C’en est trope

Brazil, ou l’épaisseur d’un cheveu

Jean-Baptiste Kiya / 20 août 2015

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Brazil, film de Terry Gilliam, avec Jonathan Pryce, Bob Hoskins, Robert De Niro, et une musique de Ary Barroso.

Superpositions continuelles de plans, d’atmosphères sonores contradictoires : Enfer et Paradis mêlés, rêve et réalité ; chanson et cris se recoupent, le singulier et le groupe, le normal et le pathologique – de la société et du terrorisme qui terrorise le plus ?-, le sublime et le ridicule, tout cela se chevauche, se bouscule, se superpose, s’y fond en un chaos insurmontable et obscur. Nous y sommes presque, encore un cheveu, un chouilla.

Si tenté que la société soit devenue inhumaine, psychorigide, aveugle, que l’argent y soit divinisé, tout ce qu’on voudra, les terroristes qui la combattent n’y jettent-ils pas aveuglément leurs bombes, au sein des restaurants et des boutiques ensanglantant des inconnus ? Mais qui est encore innocent là-dedans ? Qui ? Même Sam Lowry, le gentil rêveur, l’employé du bureau du recoupement qui se met à semer la mort derrière lui, ce qui le plonge dans une perplexité sans nom. Son moral monte et descend comme l’ascenseur du bâtiment du ministère de l’information qui ne s’arrête jamais au bon étage, souvent entre deux niveaux, ce qui fait que certains y restent coincés et y meurent desséchés. C’est une question de tuyaux, répète-t-on. Comme si tous les conduits endommagés, ou bouchés, pouvaient être remplacés. Les tuyaux de la tête, ces tuyaux qui vous pompent votre oxygène et le rejette en oxyde de carbone. Sam Lowry lui-même évolue dans les boyaux de la société qui est en train de le digérer. Le monstre de société vous avale, vous engloutit, déglutit, vous ôte vos sucs vitaux, vos oligo-éléments, et pendant ce temps-là vous vous promenez dans les intestins aux couleurs de rêve, insouciants, et vous vous dites : « Comme c’est beau ! ». Lowry, c’est la mouche qui, sortie du conduit d’aération, se fait écraser, et qui en tombant dans le système informatique transforme le T de « Turttle », un nom de tarte, en B de « Buttle », en nom de guerre. Et c’est un autre homme qui sera de son fait arrêté, torturé, non le terroriste visé. Ce qui fait que Lowry va déjanter, sortir du système métrique en vigueur et cafouiller jusqu’à la torture.

Dans le démon, il y a toujours au fond un ange, et au fond de l’ange, se terre le démon. La société totalitaire et le terrorisme : c’est comme l’envers et l’endroit d’une même pièce, qui se renverserait à l’infini en tombant dans un vide, qui est celui de l’existence.
Les systèmes électroniques sont trop complexes, ils ne cessent de péter, dit-on. Rien ne marche comme il faut. L’ennemi s’est rendu invisible – il est dans l’obscurité trompeuse des conduits. Et il est à la fois intérieur et extérieur, comme les bacilles de Koch. Apparatchiks et affidés, hommes de main comme homme de paille, troisièmes couteaux et briseurs de rêves. Les services vous offrent une maison ready made et un bonheur tout neuf montés sur un camion qui s’écrase, vous dedans, sur une bretelle d’autoroute. Fameux voyage de noces, en vérité.
Alors que les pardessus gris font la queue derrière vous au bureau du recoupement. Le secrétaire général vous l’indique : « Nous avons perdu vos écritures. Il vous en coûtera 2625, 20 euros pour réinitialiser la procédure.
—  Je ne suis pas à l’origine de leur perte, je ne vais pas payer pour la faute d’un autre !
Sourire de circonstance : – C’est pas moi qui vais payer non plus. Signez là, là et là. Adam et Ève mangent la pomme, et ce sont les autres qui digèrent, c’est un invariant. Les tuyaux, que voulez-vous ?, une rupture de tuyaux, personne n’est responsable, on répare, mais il y a toujours une fuite quelque part, il faut simplement ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Voilà tout.
—  Mais enfin, ce sont toujours les mêmes qui digèrent l’âcre fruit !
—  Au suivant ! Écartez-vous, Monsieur. Vous voyez bien que vous gênez ! »

La théorie de Damasio sur les émotions comme fondement de la rationalité est la fractale du film : aucune décision de correcte sans les sentiments, or cette société a remplacé les sentiments par des fiches et des formulaires et des bons qui ne peuvent rendre compte de la réalité, ni du rêve à l’origine de cette réalité. De même, en un renversement vicieux, un monde sans raison est un monde qui ne peut plus ressentir.
Si le fil rouge du film se tisse autour d’une strophe de la chanson « Brazil » de Ary Barroso, celle-ci se mue de variations en angoisses de sorte que le chant se jette en exercices torturés, comme des affluents pollués dans une eau limpide.
« Dans le soir limpide et chaud (susurre la chanson)
Montent de l’ombre des ranchos
Les chants sauvages des gauchos,
Brésil ! Où tout est merveilleux !
(…) Mais le vent vous parle de retour
Et le mirage un beau jour
N’est plus qu’un point sur la grève,
Adieu beau rêve,
Adieu Brazil ! »

À l’image du Brésil, ou de Madagascar si l’on préfère de ce côté-ci du monde, le paradis et l’enfer se mêlent, plaisir et tromperie d’une prostitution invisible : aux accents racoleurs de la chanson « Brazil » se mêlent les soupirs et les sanglots des amoureux floués.
Regardez comme Jill, la fille dont Lowry est épris, se met à ressembler à sa propre mère qui d’opérations chirurgicales en opérations se met à rajeunir sans cesse : n’est-ce pas la même, n’y a-t-il pas superposition encore ?
« Mais, mon Dieu, où sommes-nous donc ?
—  Si vous êtes perdu, Monsieur, suivez votre Destin. »


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