C’en est trope

Ce qu’on appelle être là, quand on est privé de liberté

Jean-Baptiste Kiya / 9 juin 2016

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Le Nain noir de Walter Scott, éditions des Grands Écrivains.

C’est folie que de vouloir juger les hommes par le prisme de leurs folies, davantage encore à considérer que « homo homini lupus », que l’homme n’est que la proie de l’homme, surtout quand il s’agit d’une humanité qui manque à son devoir de logique : « Pourquoi la race des hommes ne s’entr’égorgerait-elle pas, fait dire Walter Scott à son personnage, jusqu’à ce que, le genre humain détruit, il ne reste plus qu’un monstre énorme comme le Béhémoth de l’Écriture ? Qu’alors ce monstre, le dernier de sa race, privé de nourriture, s’éteigne, consumé par sa propre faim ! »

Ainsi éructe Elshie de Mucklestane-Moor : Elshender, le solitaire de la lande de la Pierre Levée, le contrefait, le vaincu, le « Nain noir », dont une de ces paronomases étranges comme seuls les êtres vains et puérils peuvent en inventer fait dire à tous qu’il est la « Main noire » de toute l’Écosse...

Aujourd’hui que Béhémoth a pris l’aspect du Léviathan, le Monstre promeut plus qu’il ne tient, de telle façon que, reniant ses propres promesses : justice, libertés, travail, fraternité, il se met à vaciller sous le poids de ses propres préceptes. « L’humanité ?, se rabrouait le laid. Vrai lacet de bécasse ! »

« Qu’ont de commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal conformée, avec ceux qui se prétendent les chefs-d’œuvre de la création ? Pourquoi donc prendrais-je quelque intérêt à une race qui me regarde et qui m’a traité comme un monstre ? Non ; par toute l’ingratitude que j’ai éprouvée, j’étoufferai dans mon cœur une sensibilité rebelle ! Je n’ai que trop souvent été assez insensé pour dévier de mes principes quand mes sentiments se liguaient contre moi ? Que la destinée promène son char armé de faux sur l’humanité tremblante, je ne me précipiterai pas sous ses roues pour lui dérober une victime. »

C’est exactement là ce à quoi la volonté du Monstre tend. Isoler, et détruire sans avoir à se tremper du sang de ses victimes, un sacrifice par contumace.

Méfiez-vous du regard du Léviathan dès lors qu’il condescend à vous considérer, son regard même est flétrissure : « il possédait une grande fortune que son père voulait augmenter en l’unissant à une de ses parentes qui était élevée dans sa maison. Vous connaissez sa figure. Jugez de quels yeux la jeune personne dut voir l’époux qu’on lui destinait. »

Ce n’est pas d’une autre façon que se comportèrent la belle contorsionniste Cléopâtre et son Hercule de foire envers Hans et Frieda dans la « Parade des Monstres » (« Freaks », 1932 Tod Browning). Souvenez-vous que c’est ainsi qu’advint le soulèvement des « Nains » qui écrasèrent tout ; de semblable façon sonnera l’heure des Sans-dents qui dévoreront tout sur leur passage, de sorte qu’il ne restera plus même de passage.

Bien sûr, il y a la possibilité d’autres yeux dont il aurait été difficile d’imaginer qu’ils puissent tant révéler à l’existence : « ses deux chèvres vinrent au-devant de lui pour recevoir leur nourriture qu’il distribuait chaque matin, et elles lui léchaient les mains en signe de reconnaissance. –Pour vous, du moins, leur dit-il, la conformation de celui qui vous fait du bien ne change rien à votre gratitude ».

Le regard de la bête délivre du poids du regard de la bête sociale, du Léviathan ; lui désignant une autre direction, le cabri l’invite à inverser le regard dans une fraternité avec le cosmos d’où le reste de l’humanité est chassée. Elshie en vient à comprendre que la noirceur dont il est affublé ne provient point de lui, mais du regard qui le jauge, que ce n’est pas tant lui qui est contrefait que le monstre social qui le montre du doigt. Son regard prend la force du miroir, tension qui consiste au vrai moins à renverser le regard qu’à le considérer comme responsable de sa propre image.

« Beauté, richesse, naissance, talents… Croyez-vous que je regarde toutes ces qualités comme des avantages ? Chacune d’elles ne traîne-t-elle pas à sa suite des maux innombrables et miséreux ? »

Timon d’Athènes, victime de l’ingratitude de la société des hommes, ne tançait pas autrement :

« …tout le genre humain

Ne mérite à mes yeux que haine, dédain.

Que n’es-tu quelque chien ?

Je t’aimerais peut-être. »

Peu à peu, au fil de l’existence que nous dévidons, nous subissons de plus en plus fortement la pesanteur du regard culpabilisant du Léviathan, nous nous ratatinons, ce regard nous fait ployer, nous pousse à ressembler à des Nains noirs. Walter Scott l’avait-il seulement envisager -au sens étymologique d’en-visager : c’est-à-dire d’imaginer le futur visage du Lévianthan – ce que serait ce regard ?

Si la révolte n’a pas changé de traits, elle, car la révolte c’est toujours cela : braver la Providence, le sens implacable imposée par le Monstre aux cent mille yeux par lesquels la société est en train de s’envelopper, nous la montre se dévorant elle-même, escargot de l’horreur.

Jean-Baptiste Kiya

Cf. sur le même thème : rubrique « Handicapable !  » sur le site de Témoignages.


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