C’en est trope

Ce que la mer laisse en partant : pirates, forbans, flibusteries

C’en est trope !

Témoignages.re / 21 mars 2013

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Il est un long poème de Baudelaire qui fait de la lecture enfantine une traversée du monde, ou si on veut être plus exact, une lente oscillation entre le moi et l’ailleurs, toujours plus accentuée : c’est ce qui se balance dans le vent de l’esprit. Le mouvement y est tout.

« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,

L’univers est égal à son vaste appétit.

Ah ! Que le monde est grand à la clarté des lampes.

(…) Chaque îlot signalé par l’homme de vigie

Est un Eldorado promis par le destin » (Le Voyage).

Ce qui attire l’enfant dans le roman d’aventure et les récits de pirates, ce qui le mène à s’enfoncer chaque fois plus avant dans l’épaisseur du livre est la ressemblance qu’ils entretiennent avec le rêve. C’est ce jeu pur des pièces de monnaie lancées en l’air, dont parle Giorgio Manganelli dans un de ses chapitres sur “L’Île au trésor”, « qui scande les temps du destin ». Le caractère typique du rêve, qu’empruntent ces récits, consiste en « cette parenté mystérieuse et parfaite qui lie l’aventurier à ses propres aventures ».

Toute l’ambiguïté du réalisme de ces récits (aux confins desquels se pose Les Clients du Bon Chien Jaune de Mac Orlan), qui aimantent les jeunes lecteurs, se situe là : dans le rêve qu’ils proposent composé d’objets “vrais”, mais disposés en dessins “irréels”.

La liberté sans commune mesure qu’ils représentent dans l’esprit de l’enfant lecteur est quelque chose qui a à voir avec la folie du destin s’ouvrant comme une tornade. La folie de pouvoir amasser tout ce que le vent furieux de l’histoire (avec un petit ou une grande hache) peut tendre : « Prends le meilleur, si tu le peux ; sinon prends le pire. Ce qui se balance dans le vent pend au bout d’une potence », écrit Stevenson en un ars escritori renversable en art de lire.

L’incroyable pouvoir de ces récits ne tient pas, c’est ce qu’a admirablement montré le romancier, à une dichotomie manichéenne, entretenue pourtant par les apparences, mais à une fascination réciproque du bien pour le mal et du mal pour le bien, en une sorte de fraternité intrinsèque qui rejoint le concept de « virtù » exprimé par Machiavel. Telle est cette même fascination qui porte le texte qui contamine l’âme du lecteur jusqu’à lui faire chanter au rythme des vagues :

« C’est du mât d’artimon

Pavillon noir

Que je vois les démons

Du dernier soir ».

Car il y a « vertu » et « virtu ». Machiavel appelle « virtù » la capacité d’action d’un individu, en dehors de toute considération morale. La « virtù » se situe au-delà du bien et du mal — et, en particulier, aux antipodes de la bourgeoise « vertu ». Stendhal aussi a considéré la « virtù » comme la plus haute qualité d’un homme, c’est de cette trempe dont sont faits ses personnages, et c’est cette puissance précisément que portent aux plus haut, par nécessité, pirates et forbans. Un des personnages de “L’Île au trésor” évoque et revendique même « le courage du cancrelat qui ronge un biscuit », ce cran — que n’ont pas les autres parce qu’ils ne s’identifient pas à au cancrelat —, il le faut pour surmonter les situations, et vaincre. Il y a dans tous les bons romans de piraterie tôt ou tard ce jaillissement de la terribilità de la liberté.

Dans ces récits historiques qui ont pour personnages principaux des pirates et des forbans célèbres, Brigitte Coppin a su faire passer cette « virtù », elle a su montrer combien les catégories corsaire/pirate étaient perméables, en mettant en scène des personnages acculés par leur propre destin et par l’Histoire : évadés, exclus, malchanceux, prisonniers d’une logique psychologique, en quelques traits brefs, tous nés à l’amer vérité des hommes, embarqués dans leur propre volonté à l’écart du monde.

Jean-Charles Angrand

“Dix-sept récits de pirates et de corsaires” par Brigitte Coppin, éditions Flammarion, en collection Jeunesse.


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