C’en est trope

Ces tours qui ne tiennent que par les contes, Yourcenar

Témoignages.re / 13 février 2014

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"Nouvelles orientales" de Marguerite Yourcenar, éditions Gallimard, collection L’imaginaire.

L’Orient symbolise, selon les mots de Romain Gary, ces « lieux où les civilisations étaient venues mourir avec tant de beauté ». L’Orient, c’est la moitié du monde. Et en même temps, le sillage même de ses vaisseaux immobiles se voit de si loin qu’on l’aperçoit partout où que l’on se trouve sur le globe…

La tradition situe les portes de Orient à Venise, là où meurt l’Occident, pour l’étendre jusqu’aux contreforts du Pacifique. Yourcenar n’échappe pas à cette vision. L’Orient a, à l’instar des églises de Gozo, deux horloges : l’une vraie qui donne l’heure, et l’autre qui indique n’importe quelle heure. C’est, disent ses habitants, pour tromper le diable. Mais voilà, le voyageur ne sait jamais quelle est l’horloge qui dit vrai. Et pour le savoir, il faudrait s’arrêter, s’ancrer, ne plus goûter au fruit empoisonné de la découverte : cette curiosité moderne.

« Quand je pense que des idiots prétendent que notre époque manque de poésie. Croyez-moi, Philip, ce dont nous manquons, c’est de réalités. La soie est artificielle, les nourritures détestablement synthétiques ressemblent à ces doubles d’aliments dont on gave les momies, et les femmes stérilisées contre le malheur et la vieillesse ont cessé d’exister. Ce n’est plus que dans les légendes des pays à demi barbares qu’on rencontre encore ces créatures riches de lait et de larmes dont on serait fier d’être l’enfant… » Cet Orient qui attire l’auteure états-unienne est tissé de pays à demi barbares qui sont des lieux authentiques, et non des succédanés, des espaces parsemés de contes de larmes et de lait faits pour nourrir et abreuver les enfants que nous restons.

Il se confond certes avec le lieu commun d’un Orient beau et cruel, compliqué et raffiné, imbriqué entre Éros et Thanatos, règne d’indolence et de cruauté et dont la principale figure de proue dans le recueil, la parfaite incarnation, est Kâli la Décapitée. Un Orient bariolé de couleurs fortes taillé dans La Mort de Sardanapale.

« Dérive d’un inépuisable mythe hindou qui, interprété tout autrement, a fourni à Goethe Le Dieu et la Bayadère et à Thomas Mann Les Têtes transposées », le conte philosophique de Kâli dont la romancière a su tirer la matière lumineuse campe une déesse qui fut dès l’origine « un nénuphar de perfection dans le ciel d’Indra », et qui pour cette raison fut décapitée par la foudre que lui lancèrent une poignée de dieux jaloux. Ces Immortels, saisis de remords, partirent à la recherche de ses restes qui eurent roulés tout au fond des Enfers. Ils trouvèrent sa tête, mais se trompant de corps, ils la mirent sur celui d’une courtisane décapitée qui était fait pour la jouissance. Aussi pendant que le visage pleure, révulsé, son nouveau corps assouvit tous ses désirs de jouissance et de mort.

Aussi l’a-t-on compris, cet orient tourne les yeux vers le soleil levant de l’invisible, et fait du conte l’antidote du monde moderne, car ce qui manque le plus à notre société consumériste et aveugle qui crie à la transparence, où tout se voit, tout s’affiche, tout se dévore et se piétine, c’est l’invisible : non pas –entendons-nous- ce qui se cache et se dissimule, face obscure du mensonge, mais ce qui ne peut se voir autrement que par la recherche intérieure et l’introspection.

Mais dès lors qu’on regarde vers l’Orient, le moins étrange n’est peut-être pas ce regard que nous renvoient les Orientaux. Un poète chinois m’a dit :
« Tu chercheras mille fois,
Mais le ciel ne cherche pas une fois ».

Les Chinois désignent les Étrangers par un mot qui nous étonne : les Fantômes. Désincarnés nous sommes, sans doute parce que nous ne faisons que passer et que nous ne laissons rien de notre passage. Et en même temps, ne sommes-nous pas contenus, comme le navire dans sa bouteille de verre, à l’intérieur même du regard du taoïste ?

Jean-Charles Angrand


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