C’en est trope

Césaire au zoo ?

C’en est trope !

Témoignages.re / 22 novembre 2013

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“Discours sur le colonialisme” d’Aimé Césaire, aux éditions de La Présence Africaine.

Ça se passe devant un tribunal, à Angers. Des parents sourient derrière une gamine qui scande : « Une banane pour la guenon »… Visée : la ministre de la Justice, naguère députée de la Guyane française. Ambiance : la pire des cours de récré qu’on puisse imaginer. Citation de Césaire : « Le colonisateur, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête ». Page 21. Le “Discours sur le Colonialisme” paraît en 1955, il y a près de 60 ans ; deux générations se sont écoulées. Fin de la Guerre d’Algérie : 1962. 1960, date des indépendances des États africains. Le discours de Césaire est entré dans le corpus officiel des études littéraires en 1995. Il y a presque 20 ans. Le dernier zoo humain remonte aux années 30, malgré une tentative effarante dans les années 90… Ne se serait-il rien passé depuis 60 ans ?

Qu’est-ce que cette fillette dit ? Un pas grand-chose qui est énorme. On est presque gêné de lire sous la plume d’une rédactrice la protestation pléonastique : « On n’est pas des guenons ! » . C’est précisément sur ce faux terrain que les provocateurs veulent mener l’échange. Et l’emmurer. Dans le registre, on aurait encore préféré lire : « On est tous des guenons ! ». Ou ce que dit, en plus élaboré, Césaire : un C’est çui qui dit qui est ! digne de la même cour de récré. On l’a compris, la difficulté majeure réside en ce qu’il y a moins débat que d’éclats. Face à des absurdités, le sérieux même s’abaisse — là est le délice des imbéciles. D’où la difficulté du positionnement.

L’écueil majeur de la provocation se situe dans sa lisibilité. Jean-Marie Le Pen excelle dans ce domaine qui est celui de la rigolâtrie . Rire de peur d’avoir à réfléchir. Fumée de l’esprit, la rigolâtrie enfume et masque. « Fiente de l’esprit qui vole », elle bouche les yeux de Tobie qui scrute le ciel et le rend aveugle. Les calembredaines s’enfilent comme des perles en sautoir. « Les Roms sont comme des oiseaux… ». Elles sont le symptôme de la maladie sociale à peine sortie d’un assommoir, titubante. Le « détail de l’histoire » était une bien bonne… Idem pour l’esclavage. Tout est diminué, à commencer par celui qui en fait usage.

Un collègue comorien invité à un match de foot organisé à Saint-Denis par des copains mahorais voit un jeune Anjouanais qui a rejoint l’équipe essuyer les quolibets habituels sur Anjouan. Il finit par intervenir : « Vous voyez bien que tout le monde ne rit pas. Soit vous êtes plus intelligents, soit vous êtes plus cons que les autres. Je pencherais pour la seconde hypothèse ». Le problème de la rigolâtrie est là, parce que la détresse est sacrée, parce que le plus grand cimetière de l’océan Indien, et la misère, ça ne prête pas à rire. Césaire ne rigole pas, il n’en a pas le cœur quand il martèle : « Nul ne colonise innocemment, nul non plus ne colonise impunément ; une nation qui colonise, une civilisation qui justifie la colonisation — donc la force — est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler ». La thèse que soutient l’écrivain dans une langue riche, savante et dure, est que la stupeur que ressentit l’Occident face à la découverte des camps de la mort et de l’ampleur de l’hitlérisme était un aveuglement, celui de ne pas avoir compris que la catastrophe était préparée de longue date par la colonisation et l’esclavage. Face à l’horreur, le rire est une maladie, une déformation pathologique. Pire même : elle devient horreur par contamination.

Et dans cette dérive rigolâtre, la société peut féliciter l’ancien président de la République et son hautain discours de Dakar, ainsi que son distingué ministre de la Culture française d’avoir apporter leurs concours. Marie Darrieussecq ne s’y est pas trompée quand elle dénonce l’insidieux dérapage sémantique : « On ne parle plus d’infériorité des races, mais d’infériorité des civilisations ou d’infériorité des pratiques, mais le fond est le même ». Le singe est d’abord inférieur en ce qu’il singe l’homme.

À la fin, qu’est-ce qu’elle dit, cette gamine, inaudible ? Et puis : Qu’est-ce que les DOM peuvent entendre de ce type d’invective ?

Rien — si ce n’est l’échec retentissant de l’Éducation nationale. Quelle est la part qu’occupe la littérature africaine dans le corpus des études obligatoires ? (Je ne parle pas de “L’Enfant noir”, qui n’est pas un roman de la libération, mais un roman de l’acceptation du colonialisme.) Tout devait commencer par là.

Nous avons attendu la réponse du gouvernement. Hormis les déclarations formalistes, nous avons appris que la réaction aux insultes racistes fut d’augmenter la garde rapprochée de la ministre… N’y avait-il pas de meilleur moment pour légiférer et faire entrer dans les lois une discrimination positive ? La télé est un bon levier dans ce monde de l’apparence. Les gosses, élevés devant les écrans, ont plus que jamais besoin de présentateurs roms, de représentations antillaises, qu’ils découvrent les Amérindiens palikurs, les Arawaks, les Kanaks, des Tamouls, des Malbars, des Sinwas, tous ceux qui composent la mosaïque nationale. Il faut libérer le poste de l’identique, y faire entrer la trame qui tisse le social, exhiber la différence, dompter le regard, puisqu’aujourd’hui, tout fait exhibition.

Et puis, elle ferait bien de s’inquiéter, la France. C’est la question de la lisibilité de l’info qui est en jeu. L’Afrique noire a été à bonne école : les Occidentaux ici et là sont appelés « fromage », parce que blancs et malodorants (ayant la réputation de ne jamais ne se laver, car en métropole, il fait froid). On entend : « Chez moi, le Blanc il est sous mes pieds », et de se voir montrer la plante du pied.

En visant Mme Taubira, c’est toute l’Afrique qu’on insulte. La couverture de l’incident est terrible. Quelle image le pays envoie-t-il à l’étranger ? Qu’est-ce qu’elle dit la gamine à l’Afrique à travers les écrans ? Jean Ziegler, le vice-président du comité du Conseil des droits de l’Homme, a bien mis en valeur cette « haine de l’Occident » qui tient le reste du monde, les pays du Sud.

Avec Sarkozy, Zemmour, Luc Ferry, aujourd’hui encore, on insulte de même encore les Antilles, La Réunion, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie. Et ce discours de haine, sans message clair et ferme, les pouvoirs publics risquent de se le voir retourner contre eux-mêmes, s’ils n’y prennent garde.

Alors, s’il fallait conserver la métaphore animalière, il faudrait plutôt se tourner vers la poésie d’Hayao Miyazaki quand il montre que la Guerre a transformé l’Occidental en cochon rose (porco rosso) parti à la recherche de son ancien visage humain — qu’il peine d’ailleurs — faut-il le dire ? — à retrouver.

Jean-Charles Angrand


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