C’en est trope

Charles Angrand (1854-1926) et la société rouennaise

Jean-Baptiste Kiya / 27 novembre 2014

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École de Rouen (les peintres impressionnistes et postimpressionnistes) par François Lespinasse, catalogue de l’exposition à Rueil-Malmaison, janvier-avril 2011.

On s’étranglerait presque à la lecture du commentaire du « Gardeur de dindons » figurant au catalogue de l’exposition « L’École de Rouen (de l’impressionnisme à Marcel Duchamp) », qui commence, sous une plume conjointe de spécialistes, par un « Authentiquement normand, Charles Angrand… »
Qu’est-ce à dire ? Qu’il y aurait des brevets de normandité, comme de bonne conduite ?… Rien de plus éloigné de la pensée de l’artiste néo-impressionniste qui fut un compagnon de route du mouvement anarchiste (parisien) aux côtés de Félix Fénéon, Maximilien Luce, ou de Jean Grave, rédacteur des Temps Nouveaux, périodique auquel l’artiste collabora. Jean Grave publia à ce titre en 1903 dans l’album « Patriotisme – Colonisation » la gravure d’un de ses dessins qui constitue le plus net démenti au réductionnisme opéré par le tandem de spécialistes.

La masse de deux vautours tordus se déploie en premier plan sur la partie inférieure du dessin. L’un est juché de toutes ses serres sur une borne frontière ; l’autre, plus bas, étend son aile. Le groupe de rapaces menaçant barrent transversalement l’image, becs ouverts, crochus, en direction du cavalier solitaire qui passe au loin penché, comme s’il avait à affronter tous les vents contraires.
Les deux charognards qui envahissent la partie basse s’apprêtent à prendre leur envol pour dévorer l’ensemble du dessin. Le bec du premier, le plus à gauche, est penché au-dessus de la signature de l’artiste, prêt à la saisir. Sur une terre désolée, le cavalier solitaire progresse – sous lui les deux charognards, au dessus la nuée obscure –, il est la figure allégorique et austère de l’artiste qui s’aventure au loin, au-delà des terres connues.
Entre la signature de l’artiste et le cavalier qui progresse et qui le symbolise, se déploie jusqu’en bordure gauche, l’aile du rapace qui répand sa noirceur ; sa forme anguleuse et incurvée ne manque pas d’évoquer la faux d’une autre cavalière qui est la Mort.
Le premier vautour figure le bourgeois, le second le critique. Tous deux rêvent de l’anéantissement de l’artiste qui ose s’éloigner des règles académiques.
Signac ne notait-il pas dans son Journal : « les dessins [d’Angrand] sont des chefs d’œuvre. Il est impossible d’imaginer plus belle disposition de blanc et de noir, plus somptueuses arabesques. Ce sont les plus beaux dessins de peintre qui soient, des poèmes de lumière, bien combinés, bien exécutés, tout à fait réussis. Et tout le monde passe devant sans se douter que ce sont des merveilles incomparables » ? L’anéantissement par le dédain, la haine de ce qui est plus haut.

Pas de frontières pour Angrand, de même qu’il n’y a pas de frontières à la bêtise : ainsi un critique rouennais écrivait dans la Cloche d’Argent au sujet de la toile qui marquait le début de la carrière du peintre : « Le gardeur de dindons sur un fond qui semble une mosaïque de carrés de papiers verts et mauves, se détache ou plutôt est censé se détacher, un particulier invraisemblable, coiffé d’un casque jaune et tournant le dos au spectateur. Quant aux dindons, il est probable que ce sont des taches blanches à gauche du tableau. Nous serons sobres d’appréciations sur cette œuvre du jeune répétiteur du lycée Corneille, mais nous nous refusons à y voir un épigramme contre les adolescents qu’il surveille » : Angrand, gardeur de dindons d’élèves ?
Cacique de l’École Normale, Charles Angrand obtint un poste à Lillebonne, mais, désireux de suivre les cours de l’École des Beaux-Arts de Rouen, il reçut de l’administration l’aval pour occuper le poste de répétiteur au lycée de Rouen. « Logé à Joyeuse, comme le précise son neveu, l’annexe septentrionale du lycée Corneille, il accomplit ses heures de service, étant en butte aux malfaisantes agressivités que lui prodiguaient les fils de la bourgeoisie rouennaise – seuls bénéficiaires en ce temps-là d’un enseignement prolongé jusqu’au baccalauréat. [Le peintre] rappelait parfois, non sans amertume, le comportement de ces riches adolescents, faisait directe allusion à la première partie du Petit Chose, cette autobiographie d’un futur écrivain. » D’autre part, Charles Angrand récusait l’académisme des professeurs d’Arts, « enchoquait de ses toiles très claires le public et les critiques de la presse locale. Il lui fut refusé une bourse d’études, car – tranche l’historien – à Rouen, il faut être conformiste – ou ne pas être. »
Alors gardeur de dindons ? Plutôt cavalier seul.

Semblable au cavalier de l’horizon du dessin de « Patriotisme – Colonisation », Angrand est celui qui franchit les bornes artistiques sous la vitupération de la bien-pensance.
Excédé par le climat hostile et rétrograde du public rouennais, il refuse le prix du département décerné en juillet 1882 à l’École et s’évade à Paris où une place de répétiteur l’attend. Un de ses condisciples l’informe à la rentrée que le directeur de l’école, Decoprez, « après avoir promené son auditoire avec une majesté grotesque à travers les voies spacieuses de la nouvelle école régionale, s’est mis à taper assez carrément sur les impressionnistes. Il s’est adressé particulièrement à nous, nous recommandant de ne pas imiter nos aînés. Nos aînés, c’est toi ».
Jean-Jacques Levêque ne s’y est pas trompé quand il écrit dans son chapitre « Promenades impressionnistes de Paris » : « Boulevard des Batignolles, n°45. Charles Angrand habitait ici. Il venait de Rouen dont il fuyait l’esprit, rétrograde à ses yeux, et parce que ses recherches d’alors n’y étaient pas reconnues. Il est poussé à ce [départ] par l’admiration conjuguée qu’il porte à Millet et à Corot. »


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