C’en est trope

Charles Angrand et l’autorité

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 10 mars 2016

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La Loi et l’Autorité par Pierre Koprotkine, publication des ‘Temps Nouveaux’, n°65. 1913.

1. Une question de dates.

Le fonds Jean Grave, géré par les Archives Nationales, comprend 13 lettres d’Angrand dont 9 sans date. Celles qui y sont portées indiquent pour la plus ancienne, l’année 1899, et, pour la plus proche, 1907.

En regard, le volume de la Correspondance du peintre, publié par M. Lespinasse, restitue 9 lettres adressées à Grave, auxquelles il faut rajouter une dixième non référencée en index (25 juillet 1925). La publication de M. Lespinasse rassemble donc 10 lettres adressées au fondateur des « Temps Nouveaux » sur une période allongée de 26 ans (de 1899 à 1925). Un rapide comparatif nous indique que les courriers adressés à Grave intégrés à la Correspondance sont extraits du fonds des Archives. 3 lettres du fonds n’ont pas été reprises, ce qui questionne car deux d’entre elles sont importantes. En outre, il apparaît que l’éditeur du volume de la Correspondance fait figurer des dates sur certaines qui n’en portaient pas, sans justification.

Ainsi la lettre :

« Lundi matin.
Mon cher Grave
Excusez-moi de ne pas vous avoir encore fait part de ma recherche. J’ai été jusqu’ici absorbé par l’achèvement que je destine aux Indépendants.
Hier j’ai essayé deux thèmes – qui seraient pour
1° Les Produits de la Terre,
et 2° pour la Justice et la Loi.
Je tâcherai de les réaliser. Vous jugerez alors s’ils peuvent convenir. Mais je vous demande quelques jours de crédit.
Toutefois à bientôt et poignée de mains.
Charles Angrand »

porte dans le recueil publié la date « Vers janvier 1902 ».

Sans doute, est-elle en lien avec la suivante que la Correspondance publiée situe en « Février 1902 » :

« Mardi soir
Mon cher Grave
Je vous envoie 2 dessins. Voyez ce que vous en pouvez faire. Et d’abord viendront-ils assez nettement ? Je ne suis pas sans avoir quelques doutes. Le plus possible j’ai fait du trait mais peut-être faudrait-il en user plus spécialement encore.
Nous nous verrons j’espère au vernissage qui sera le 21 par l’annuaire, dans la liste des inscriptions nouvelles.
J’ai découvert que vous aviez cette année des raisons toutes particulières de vous trouver – c’est bien – au vernissage, donc poignée de main.
Charles Angrand. »

Pour quelles raisons l’éditeur du recueil situe-t-il ces deux lettres à l’entame de l’année 1902, alors que la consultation des originaux au fonds montre qu’ils ne sont pas datés ? Aucune note ne justifie cette décision, aucun des éléments des courriers ne s’y trouve davantage annoté.

Il appert pourtant que le second titre indiqué sur la lettre d’Angrand (« La Justice et la Loi ») est très proche du titre du libelle illustré par l’artiste et publié par Jean Grave. La couverture de la publication n°65 du bureau des « Temps Nouveaux » se voit titrer de « LA LOI ET L’AUTORITÉ ». Le moins aguerri des regards aura sans peine fait le lien entre le style de l’illustration de couverture (jointe) et les indications que porte l’artiste dans son 2e courrier : « Le plus possible j’ai fait du trait mais peut-être faudrait-il en user plus spécialement encore. »

Ceci étant, l’impression de l’opuscule ne remonte pas à 1902, mais quelque 11 ans plus tard. Le 7e tirage eut lieu en 1913. 1ère conclusion : les dessins évoqués dans le 1er courrier auraient été achevés en 1913, ou fin 1912.

Pourtant, si nous nous référons à la 2e lettre : nous avons noté qu’un vernissage se tiendrait « le 21 », ce qui ne colle pas avec les dates d’expositions de ces années 1912-1913 auxquelles Angrand participe.

Un post-scriptum d’un courrier adressé à Maximilien Luce retient alors notre attention. L’artiste écrit : « Je viens d’arrêter mes deux dessins pour Grave. Je regrette qu’il faille les dépouiller de leur effet – pour les imprimer. Enfin je vais prendre un papier quasi glacé et les rendre au trait : le fusain sec sur le glacé mord avec précision. » Cette préoccupation du trait, cette morsure, cette volonté d’effet correspond non seulement aux termes du courrier précédent, mais encore parfaitement avec la vigueur de l’illustration de couverture du fascicule de Kropotkine.

Or, le courrier adressé à Luce n’est pas daté de 1902 ou 1913, mais du « samedi 18 février 1911 ». 1911 : deux ans en amont de la publication du libelle.

Un élément, et non des moindres, vient confirmer notre analyse : Coquiot indique que le 27e salon des Indépendants eut lieu cette année-là, en 1911, au Quai d’Orsay, « du 21 avril au 13 juin inclus » : 21 avril, nous retrouvons la première partie de la date indiquée par Charles Angrand. Ainsi les 2 courriers d’Angrand qui portent la date erronée de 1902, ont-ils été rédigés en 1911, vraisemblablement en janvier et février – et nous savons de quoi il en retourne pour le second des dessins qu’il mentionne. Vous l’avez sous les yeux.

Jean-Baptiste Kiya


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