C’en est trope

Charles Angrand et l’autorité (2) : la Justice

Jean-Baptiste Kiya / 7 avril 2016

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La Loi et l’Autorité de Pierre Kropotkine, publication de la Révolte (organe communiste-anarchiste), 6e éditions, 1892.

2. Puissante originalité d’une illustration.

Une blancheur aveuglante qu’irradie le plateau d’une balance à la romaine, abolissant tout contour, totalitaire, coruscation dont les rayons forment une étoile obscure, se renversant en traits noirs saillants, agressifs. Ce ne sont pas les peines que le plateau pèse, il ne soupèse que de l’or. L’or, souverain symbole de la Justice bourgeoise, or qui efface les traits.

Plantés haut, de part et d’autre, deux sabres, dont on distingue la poignée, menaçants, prêts à trancher, à se(r)vir.

La Justice en tant qu’instrument des nantis, des possédants, protégée par le glaive de la Loi. Une Justice qui ne défend que l’argent et le pouvoir : à eux dévolue.

Angrand a délaissé le vaporeux des crayons Conté. Rien là des « charmes de la pure lumière » que recherchait Cross, rien de bien néo-impressionniste dans cette œuvre, plutôt de l’expressionnisme. Plutôt van Gogh que Seurat. La brutalité du trait pour miroir de la brutalité de la Justice.

Le Maitron situe la 2e édition du pamphlet de Kropotkine en 1884, à l’imprimerie jurassienne, Genève. Une chose est certaine, Charles Angrand avait lu le libelle avant de l’illustrer. Arrêté en 1883, jugé, et emprisonné 3 ans au quartier des politiques de Clairvaux, l’anarcho-communiste apportait là une réponse brève et cinglante à ses juges et à la justice française. Publié après le Procès des anarchistes de Lyon, illustré après le Procès des Trente qui se tint dès 1894, au cours duquel les amis d’Angrand, Fénéon, Grave, Luce, se trouvèrent incarcérés avant que d’être amnistiés. (Fénéon ne songeait plus alors qu’à partir au Japon.) La réaction fut telle qu’aux explosions des anarchistes propagandistes par le fait répondait la répression aveugle, violente, généralisée d’une Justice déshumanisante.

Cette superstition de la loi qu’Angrand illustrait, le culte de la Loi (c’est-à-dire le fait d’écarter tout autre discours sur la loi que celui qui la reconnaît infrangible et légitimée), collaient aux mots de Kropotkine : « Le vrai objectif de la loi : immobiliser le fait accompli », figer la société, imposer la réalité dont elle ne fait que dresser l’inventaire comme on dresse des remparts.

Le neveu du peintre raconte que quand Signac venait à la rencontre de son ami à Rouen, les rendez-vous se donnaient devant la grande toile de Delacroix du Musée des Beaux-Arts, « La Justice de Trajan ». Aux marques de « La justice et la loi », Angrand préférait sans nul doute les couleurs de « la Justice de Trajan », celle précisément qui se penche vers les petites gens, qui arrête les puissants et suspend le temps, l’espace d’un règlement qui - à cette échelle - vaut plus que tout l’or du monde.

Dante chante le haut fait accompli dans son « Purgatoire » (X) : Alors que l’empereur Trajan part à la guerre, une jeune veuve se jette à ses pieds et lui présente une requête. Son jeune enfant ayant été tué, elle implore justice. Trajan commence par lui demander d’attendre son retour de la guerre. « Mon Seigneur, et si tu ne reviens pas ? Et lui : – Celui qui sera à ma place te vengera. Mais elle : - Le bien fait par un autre, à quoi te servira-t-il si tu négliges celui qui t’incombe ? Et lui alors : - Or, sois satisfaite, car il faut que je remplisse mon devoir avant de partir, la justice le veut, la pitié me retient ici ». La pitié et la justice, la pitié en amont de la justice. Le pouvoir devient alors un pouvoir d’empathie.

La marche du monde, signifie le sujet, ne peut qu’être entravée par l’injustice ou l’absence de justice, qui est une autre forme d’injustice. Verticalité du tableau de Delacroix. Les deux peintres qui demandaient la reconnaissance de leur art se rejoignaient au pied de Delacroix, comme la veuve mettait l’injustice au pied de Trajan.

Voici comment Kropotkine définissait le rapport de l’art avec la loi : « L’art fait chorus avec la soi-disant science [de la justice]. Le héros du sculpteur, du peintre et du musicien couvre la loi de son bouclier et, les yeux enflammés et les narines ouvertes, il est prêt à frapper de son glaive quiconque oserait y toucher. »

Le dessin et l’art d’Angrand tournent le dos à cette conception conformiste.

L’illustration adressée à Grave correspondait parfaitement à la pensée de Kropotkine qui était de ne plus vouloir obéir à la loi, « sans savoir d’où elle vient, quelle en est l’utilité, d’où vient l’obligation de lui obéir et le respect dont on l’entoure ». Le penseur anarcho-communiste se proposait de faire l’histoire d’une domination et donc de peurs : tout cela est inscrit sur le dessin.

« La Révolte », puis « Les Temps Nouveaux », propageaient l’idée que la justice est faite pour imposer la loi au peuple, et non l’inverse – une loi qui ne sert qu’aux possédants et aux grands ; ces publications avaient pour objectif de faire sortir le peuple de sa torpeur.

Le double caractère, la double attribution de la loi - inscrits dans le titre même avec la copule « et », une copule qui définit en fait l’antithèse : la justice (la vraie) contre la loi, cela se voit sur l’illustration d’Angrand. L’or et le glaive. La loi politique, outil totalitaire, « mélange habile des coutumes utiles à la société, - coutumes qui n’ont pas besoin de lois pour être respectées, - avec ces autres coutumes qui ne présentent d’avantages que pour les dominateurs, qui sont nuisibles aux masses et ne sont maintenues que par la crainte des supplices », écrivait Kropotkine

La loi et le Capital : « La Loi a suivi les mêmes phases de développement que le capital : frère et sœur jumeaux, ils ont marché main dans la main, se nourrissant l’un et l’autre des souffrances et des misères de l’humanité ». Angrand a su rendre cette marque de la société bourgeoise et totalitaire, héritage du prêtre et du baron, survivance de l’ancien régime : lorsque tous les pouvoirs (celui de juger) sont concentrés dans une seule personne, elle peut proclamer alors : « L’État, c’est moi ! » Ce « moi », ce nouveau roi, est celui du juge qui, aveuglé par l’argent, brandit une loi qui ressemble plus à un glaive, une loi toute fondée sur l’envie et la peur, ces puissants ressorts du rapport social, afin de conforter davantage un ordre, celui des propriétaires, que de rétablir entre les hommes l’harmonie dont rêvaient Angrand et les compagnons de Grave.

Jean-Baptiste Kiya

À M. Pierre Michel.


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