C’en est trope

Charles Angrand et l’autorité (7) : Ambroise Vollard et les marchands

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 27 avril 2017

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Souvenirs d’un marchand de tableaux d’Ambroise Vollard, éditions Albin Michel.

Charles Angrand a fustigé depuis ses débuts l’autoritarisme du marché de l’art dont il décrit les différents rouages auprès de ses correspondants Charles Frechon en premier, dès 1893, puis en direction de Maximilien Luce. Au reste, les pratiques n’ont guère changées. « À Paris, renseigne-t-il son ami rouennais, on vend très cher ou on ne vend pas. On a une cote commerciale où on reste, quand on n’est point encore parvenu à ce classement, soumis aux fluctuantes et peu rémunératives conditions de l’offre et de la demande 3, 4, 500 F, mais je sais des garçons connus, qui seront de notoriété demain et qu’on ne trouve pas aujourd’hui ».

Très tôt, à la considération sur la tyrannie de la cote, viennent se greffer les noms des marchands, galeristes, porte-enseignes : Durand-Ruel, Vollard, Bernheim-Jeune, dont Angrand s’attache à indiquer pour chacun d’eux les procédés spéculatifs à l’œuvre dans le but de spolier les artistes.

Lettre à Frechon du 5 mai 1893 : Durand[-Ruel] « est assez heureux en ventes actuellement. Il a fait tout pour surcoter [les tableaux de Manet, Monet, Pissarro et Sisley]. Il me disait que les amateurs n’achetaient que des prix – des prix élevés - sans se soucier de la toile. » Il illustre le fait : « Hier, j’étais à la vente Coquelin chez Petit. Quelle folie, comme j’ai vu que ce qu’il m’avait dit était vrai – snobisme et vanité. On a fait passer des Monet, des Pissarro – Durand les a poussés – sans les acheter, uniquement pour faire la cote, donner ainsi, une plus-value à tous ceux qu’il détient. Spéculation, spéculation… Un tableau, sur le marché est comme un titre de bourse. Sa vraie valeur d’art ne compte plus : on la perd de vue – or, ces prix élevés ne peuvent être atteints qu’après un exode de l’œuvre – après des vacations successives : il me disait judicieusement que l’argent restait aux mains des marchands et des acquéreurs, n’entrait pas chez l’auteur – que jamais il n’y entrerait. Excepté cependant un peu plus, pour les œuvres de la dernière heure. Est-ce encourageant ! »

En direction de Luce, avril 1913, il décrit le procédé Bernheim consistant à étouffer le marché : « nous sommes avertis qu’il n’y a plus que trois tableaux disponibles [de Matisse]. À combien ? Vite, qu’on s’empresse. Or je songe que les marchands comme Bernheim ont une large part de responsabilité – c’est qu’ils s’en foutent – dans le désarroi actuel par leur effort à mettre très en vedette et en cote soutenue de telles choses ».

Le même procédé visait à faire gonfler les prix des Lebourg, puis des Boudin, observa-t-il en 1904, poussés à la sur-cote, de sorte à ce qu’ils s’arrachassent comme des petits pains : « Les filets sur Lebourg te révéleront que les amateurs et marchands essaie de lui faire la forte cote. Je ne crois pas qu’ils y parviennent mais cette manifeste opération montre bien que les œuvres, quelque valeur qu’elles aient, n’atteignent leur prix que par la spéculation. Les spéculateurs sont assez indifférents à la qualité des produits sur lesquels ils font l’agio. N’a-t-on pas vu ces temps-ci le coup des Boudin… Les bonnes poires (ajoute-t-il non sans humour) qui s’en sont laissés adjuger les garderont longtemps, ce serait très bien si c’était leur joie sincère de les regarder – mais généralement les poires ont l’œil au cul, tout le monde le sait. » (À Ch. Frechon).

De tous les marchands, la palme spéculative semble revenir à Ambroise Vollard (sept entrées au sommaire de la Correspondance). D’une manière théâtralisée, en juillet 1911, il argumente : « Ah les enchères ! Il y a 20 ans, il y a 10 ans, ni marchand, ni amateur – ni peintres même ne songeait à posséder des Cézanne – à bon compte - mais enfin, Vollard vint… » (à Luce). Reprise du fameux vers de Boileau, Législateur du Parnasse. Derrière Vollard, les figures de Malherbe et de Moïse se silhouettent : « C’est lui qui fit la renommée. Quelle ironie pour la gloire ou plutôt quel bluff que la spéculation ». Plus tôt, à l’occasion de la vente de tableaux qui suivit la mort du Père Tanguy, le marchand n’avait-il pas réalisé une « OPA » sur Cézanne ? Comme Malherbe imposait son ordre au langage du Grand Siècle, Ambroise Vollard réalisait en art l’ordre marchand du début du XXe siècle.

À cela s’ajoutait le coup Rouault, fin 1920 : « De l’affolement partout, remarque Angrand : daigne Vollard (écrivait je ne sais quel critique) nous octroyer de voir les Rouault qu’il détient si jalousement - et la suite consacrée dithyrambe de ce modeste Rouault – génial aussi – cependant n’y a-t-il pas eu récemment une exposition Rouault. Mais j’ai pu penser que Vollard avait le monopole de l’œuvre. Mercantilisme souverain ! »

Dans le courrier suivant, Vollard et Rouault sont à nouveau à l’honneur : « Pour être prôné à cette heure, il faut être incomplet et que ce soit mal foutu. Tout ce que je lis me fait de plus en plus croire que Vollard en effet va – après monopolisation - essayer de produire Rouault – comme un as. Là encore, le bizarre et l’étrange – et l’informe – sont propices à inquiéter les esprits – et le snobisme aidant, ce sera peut-être une bonne affaire. Il faut bien se rendre compte que ce sont les marchands intéressés qui font la gloire aujourd’hui. Reste-t-il une critique d’art qui ait du poids ?, conclut-il. Non. En littérature, c’est la même chose ».

Début 1921, la critique s’est effondrée devant la marchandisation. Fénéon est entré dans le silence, Mirbeau et Huysmans ne sont plus. Le bruit que fait l’argent étouffe la critique, le capital tue l’art.

De fait le coup Cézanne marcha beaucoup mieux que le coup Rouault, si l’on en croit la fiche Wikipedia qui confirme l’analyse que dresse Angrand sur les pratiques Vollard : « les marchands Maurice Girardin ou Ambroise Vollard achètent à Rouault en 1917 l’ensemble des toiles de son atelier, soit 770 œuvres ». Opération spéculative qui marcha moins que celle qui vit s’envoler les prix de Cézanne puisque en 1946, à la mort de Vollard, loin d’avoir vendu toutes les toiles, l’artiste intentait un procès à la famille du marchand afin de récupérer les invendus. Le tribunal reconnut à Rouault la propriété de ses œuvres.

Dans une lettre de Mars 1922 encore, Angrand lie Vollard aux opérations d’un Barbazanges, liquidateur de fonds d’atelier : il y déplore une vente de signatures : « Avec ce système de vente de signatures – c’est la paralysie pour le reste du marché. C’est pourquoi nous avons vu quatre coups de crayons de Cézanne de guingois sur une feuille offerte jadis à notre admiration, chez Vollard. »

Le plus curieux toutefois est que dans l’épais volume de 400 pages que Vollard consacra à des anecdotes sur les peintres, pas une ligne sur les stratégies marchandes qu’il mena, pas une. Le grand absent des « Souvenirs d’un marchand de tableaux » reste ce qui le fonde : l’argent.

On aurait tort de penser que ces réflexions sur le capital réalisé par la spéculation autour de la peinture ne sont qu’un à-côté de l’art d’Angrand. Elles le fondent, sans aucun doute.

Le neveu du peintre, dès 1970, avait lancé la rumeur d’un repli de l’artiste sur le dessin à la mort de son ami Seurat, supposant je ne sais quelle dépression, ce qui fut ensuite repris et amplifié par les différents biographes de l’artiste, nous avons assez montré qu’Angrand s’était consacré au dessin bien avant le décès de son ami parisien. Une lecture attentive de la Correspondance propose d’autres pistes autrement plus sérieuses justifiant l’abandon, tout provisoire du reste, de la peinture, et la production des pastels : elles ont pour nom la spéculation.

Mars/avril 1903 : au sujet de ses dessins, Angrand écrit à Luce : « Je n’ai pas songé à chercher qui voudrait les avoir en boutique à Paris : les marchands se désintéressant de tous les dessins ». Pour autant, se consacrer exclusivement au dessin devenait la marque d’un engagement contre toutes formes de spéculation que l’artiste critiquait abondamment non seulement dans ses écrits, mais aussi dans sa conversation, mettant ainsi ses actes et ses paroles en accord.

Jean-Baptiste Kiya


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