C’en est trope

Charles Angrand, ‘incohérent’ avant que d’être ‘indépendant’ (1883-1889)

Jean-Baptiste Kiya / 22 octobre 2015

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Les Arts incohérents (et le rire dans les arts plastiques) par Daniel Grojnowski et Denys Riout, éditions Corti, collection « Les essais ».

« La routine avait fait son temps » jaugeait l’hydropathe incohérent Alphonse Allais. Avec Jules Lévy (1857-1935), le grand ordonnateur des fêtes incohérentes, « clé de toutes les audaces artistiques du XXe siècle » et des fumisteries gigantesques fin de siècle, la Vis comica reprenait du service, dix ans durant, de 1882 à 1893, secouant la vie parisienne jusqu’aux tréfonds des grandes villes de province, Rouen, Nantes, Bordeaux. « Un tremblement de terre de l’esprit » diagnostiquait Émile Goudeau, le poète des « Fleurs de bitume ». Et dans ce frisson immense secoué d’éclats de rire, Angrand fut un témoin et acteur, un « lézard » (de les-Arts) comme on disait, et non des moindres.

L’essai sur « Les Arts incohérents (et le rire dans les arts plastiques) » de Daniel Grojnowski et Denys Riout consacre 5 pages à « Charles Angrand, peintre ‘vibriste‘ ». Et annonce : « Alors qu’on a parfois suggéré (sans le moindre argument) que des peintres célèbres, comme Toulouse-Lautrec ou tels autres, auraient pu également y participer sous pseudonymes, Charles Angrand (1854-1926) est le seul Incohérent que les historiens de la peinture connaissent, et reconnaissent comme peintre dans le plein sens du mot. » Charles Angrand participe à 3 expositions sur les 5 que le mouvement organisa avec en : 1883, « L’Arrivée des cinq galets » (aucune reproduction à ma connaissance) ; 1884, « Paysage financier », deux reproductions de belle qualité dans l’ouvrage ; 1889, « La Belle Nature », reproduction sur le site de la Bibliothèque nationale de France, Gallica.

Pour cette dernière œuvre – arrêt sur image-, les auteurs n’apportent d’autres précisions que celles-ci : « Sans doute s’agissait-il d’un tableau : un paysage représentant des maisons, un étang, une vache, des arbres éparpillés dans les près, exécutés ‘à la manière’ d’un dessin d’enfant, si on en juge par la gravure qui figure dans le Catalogue. »
À se reporter à la page 59 du « Catalogue illustré de l’exposition des arts incohérents » (qui eut lieu entre le 12 mai et le 18 octobre 1889), on comprend que la maladresse enfantine y est prétexte. Titre « Paysage » et, sous le motif, un quatrain : « (Air connu.) [S’agissant, bien évidemment, de ‘Maman, les ptits bateaux’] Maman, les p’tites maisons,/Qui sont là haut, elles sont bien belles,/Et les p’tits animaux,/Çà sont des vaches et pis des ch’vaux. »

Le titre ironique de « La Belle Nature », porté au sommaire, est suivi d’une présentation loufoque de l’artiste, sans doute par lui-même : « ANGRAND (Homme Ernest). Né léguant et de bonne famille, élève une collection de futurs académiciens auxquels il n’enseigne que la ligne droite, demeure sous le tunnel des Batignolles. » Ces futurs académiciens sont les élèves du collège Chaptal où il a été nommé Maître d’Étude en octobre 1882.
Quant au motif : un paysage qui semble naître de la main d’un enfant, qui tient de la carte ; point de vue cavalier à 45°.
Sortant d’une église à la perspective faussée, un clocher asymétrique, le tout d’un tracé maladroit, une silhouette sommaire, bedonnante, préfigure la silhouette familière que dessina Alfred Jarry en 1896, celle d’Ubu. (Jarry saluera dans un article consacré aux Indépendants en 1894 le peintre, et plus précisément l’œuvre « Sous la lampe ».)
Dans la partie inférieure gauche, plus haute que deux arbres bout à bout, une vache semble meugler au spectateur.
À l’opposé, côté signature, un personnage chapeauté d’un haut-de-forme, singulier pour un paysan qui mène la charrue, regarde le spectateur et lui fait signe. Sorte d’autoportrait à la charrue, traçant le trait dans la terre comme l’artiste sur la toile ; le personnage arbore le même couvre-chef que celui dont l’artiste se coiffait entouré de ses collègues, ces mêmes années, sur la photographie reproduite dans la biographie de 1982, ou encore sur un autoportrait au crayon Conté daté de 1892 (Metropolitan Museum, NY). Enfin, pattes hors champ, comme posé, assis sur le rebord inférieur de la gravure, le derrière que nous présente un âne.

Œuvre plus burlesque que naïve, dénonciation des conventions de la peinture de paysage, des codes de la peinture bourgeoise. Les expositions des Incohérents se sont faits un plaisir de parodier l’œuvre de Courbet qu’on voit sale comme la campagne.
Une représentation qui, si elle s’inscrit d’une certaine façon dans la continuité de la critique du paysage initiée par les Arcimboldo, Bosch, Grünewald, ne va pas jusqu’à la haine de l’arc-en-ciel telle qu’on la retrouvera après guerre. Et si l’on y croise quelque chose de Fantasio (« Comme ce soleil couchant est manqué ! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée, là-bas, ces quatre ou cinq méchants nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme celui-là quand j’avais 12 ans, sur la couverture de mes livres de classe » (AI-sc2)), c’est le ressentiment en moins. Mais en même temps, flotte un humour anti-biblique, une prise de position quelque peu laïcarde. Goudeau n’écrivait-il pas dans un article de 1887 pour décrire le mouvement : « Autant qu’on puisse en juger d’après les plus anciens textes, la Vérité créa le monde en six jours, et ne se reposa le 7e que pour laisser une place au Paradoxe. Qu’on ne s’y trompe pas, le Paradoxe n’est pas le Mensonge : celui-ci est l’ennemi de la Vérité, tandis que l’autre n’en est que la caricature ou le sourire ». C’est dans cette veine caricaturale que s’inscrit l’œuvre.


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