C’en est trope

Charles Angrand, ‘incohérent’ avant que d’être ‘indépendant’ (3)

Jean-Baptiste Kiya / 19 novembre 2015

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Coordonnons nos efforts, mais ne centralisons pas ; Déblayons notre cerveau par Jean Grave et P. Richard, illustration de couverture, Charles Angrand, publication de La Révolte et des Temps Nouveaux, 1927.

3) « Paysage financier (fragment) », exposition des Arts incohérents, 1884, la vibration du sens :
—  Rideau baissé d’un négociant – pancarte : « ENFIN, NOUS AVONS FAIT FAILLITE ! » ;
—  des poèmes pour assassiner le temps qu’il fait ;
—  un poisson rouge qui nage dans un miroir ;
—  une déjection qui parle latin ;
—  le mot d’une bouteille à la mer qui dit : « Lisez-moi ! » (ou peut-être « Laissez-moi !)…
Le meilleur des œuvres incohérentes se révèle dès lors qu’elles mettent en avant le principe d’incertitude. « Tout être qui tend vers la cohérence est un être qui se mutile », affirmait Marc Bonnant. Le danger quand on évoque la création des Arts Incohérents est de contribuer à créer par le discours un ordre auquel les Incohérents se refusaient d’emblée. Devant l’Incohérence, la moindre des choses est de laisser la porte ouverte à tous les sens : à tous les vents auxquels ils s’éparpillent. Et cela est particulièrement vrai pour le travail qu’Angrand accroche aux cimaises de l’expo incohérente de 1884, au titre de « Paysage financier (fragment) ». Un fragment qui a pour ambition à la fois de cacher l’ensemble du sens (comme l’arbre la forêt), et de le dévoiler.

« D’une qualité expressive remarquable, décrivent Riout-Grojnowski, se dégage d’un sombre fouillis de lignes enchevêtrées une blanche lune en forme d’écu qu’ont criblée une bonne douzaine de balles. » Une vigueur qui n’est pas sans rappeler celle de l’illustration de couverture du fascicule « La Loi et l’Autorité » de Pierre Kropotkine, éditée par J. Grave, à une lune près – croissant, déjà trouée par la nuit, auquel vient s’ajouter des impacts de balles : sorte de peau de lapin circulaire, atteinte par la mitraille d’une dizaine de chasseurs à l’affût, à l’occasion d’un lâché de gibier.

Le « Journal des artistes » du 1er novembre 1884 fait remarquer : « Angrand nous fait voir la lune dans un ciel vibrrrrrrant et une atmosphère terriblement chargée. Voilà la vibrissure montant au troisième ciel en attendant que son grand prêtre lui ait fait escalader le septième. Les trous que les financiers font à la lune sont d’une ressemblance frappante, ce qui n’empêche pas Angrand de les avoir fabriqués avec des balles de revolver à vingt-cinq pas. Soyez donc anti-vibriste en face d’un gaillard de cette force-là ! » On ne voit guère le futur illustrateur des Temps Nouveaux, auteur du « On tue ce qu’on peut. – Superbe, ce Marocain-là ! » de 1907 (repris en hommage par Grave 20 ans plus tard pour la couverture du fascicule « Coordonnons nos efforts, mais ne centralisons pas »), manier le flingue et cribler la toile.

Le Catalogue de l’exposition de 1884 reproduit deux strophes, sous la gravure de l’œuvre, d’une chansonnette qui n’est vraisemblablement pas de la main de l’artiste. Si d’un côté le titre qui y est porté éclaire l’œuvre en ses profondeurs, de l’autre le sous-titre – et les strophes – en affadissent la portée. « TROUS À LA LUNE (Souvenirs d’une fête de bienfaisance) », « Trou la la, trou la la,/Nous allons t’y rigoller./Trou la la, trou la la,/Y a des pauv’à soulager*. (*De leur argent) //Trou la la, trou la la,/Vive ce bon choléra,/Trou la la, trou la la/C’est nous qu’en profitera. »
La chanson « déplace la cible que désigne le titre (analysent Riout et Grojnowski) : il ne s’agit plus des spéculateurs (qui tirent ou sur lesquels on tire) mais du responsable de l’Exposition organisée, comme il est alors fréquent, au profit d’une œuvre charitable. Sur le mode de la plaisanterie, J. Lévy est soupçonné d’en détourner les fonds à son profit. »

Le « Thresor de la langue françoyse tant ancienne que Moderne » qui paraît 6 ans après la mort de son auteur Jean Nicot au tout début du XVIIe siècle (1er dictionnaire français « au sens plénier du terme », écrivait A. Tuillier), répertorie en addenda proverbes et dictons. Y figure « Faire un trou à la nuit » : « comme si la nuit était un clos auquel il faudrait faire un trou, pour passer devant l’arrivée du jour, qui ferait comme l’ouverture de la porte ». De là, « Faire un trou à la lune » que le « Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial » de Le Roux (1718) mentionne : « décamper à la sourdine, plier bagage sans payer ses dettes, manière assez usitée dans le commerce, pour faire banqueroute, faire faux bond, manquer. »
Pour Alain Rey, l’expression se baserait sur « l’idée puérile qu’en tirant sur la lune, la terre deviendrait plus sombre et la fuite serait donc plus aisée à la faveur de l’obscurité. » Le sens se serait par la suite infléchi vers la notion de banqueroute.
La lune étant une métaphore d’une pièce d’or, mentionnent Riout et Grojnowski, « faire un trou (ou des trous) à la lune signifie : s’enfuir sans payer ses créances après une banqueroute. » C’est ainsi que l’entend Balzac qui en fait le titre du chapitre 7 de son roman La Rabouilleuse.
« La métaphore qui dénonce les scandales de la spéculation (renchérissent les auteurs) y prend valeur de manifeste insurrectionnel. Mais faut-il comprendre que les financiers sont la cible d’insurgés qui tirent à vue sur leur fortune (une lune – écu) ? Ou qu’au contraire, ce sont eux qui prennent pour cible la lune des poètes, au nom de leurs profits ? Le commentaire du Catalogue éclaire mal un sel et un sens que les visiteurs d’alors devaient percevoir d’emblée ». Éraflures et impacts, la critique sociale se transposait en une formulation graphique.

Le thème de l’argent était d’ailleurs largement traité, Bridet entre autre, en 1884 n’exposait-il pas une semelle symbolisant la fuite d’un agent de change, à la suite d’un scandale financier ?


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